L’étroit détroit d’Ormuz régulé par de LARGES sociétés de péage.

Il  fallait sans doute qu’un esprit suffisamment imprégné de pragmatisme hexagonal finisse par proposer ce que des décennies de tensions, de démonstrations navales et de crispations diplomatiques n’ont jamais su produire, à savoir une solution à la fois simple, rentable et profondément civilisée au problème récurrent du détroit d’Ormuz, lequel, en dépit de son importance stratégique majeure dans l’acheminement des hydrocarbures mondiaux, continue d’être géré selon des logiques archaïques où la menace l’emporte sur l’organisation et où le rapport de force supplante l’ingénierie tarifaire.

Car enfin, si l’on consent à regarder les choses avec un minimum de lucidité, il apparaît que ce passage maritime, saturé de tankers impatients et d’intérêts contradictoires, ne diffère fondamentalement de nos autoroutes nationales que par l’absence d’un dispositif pourtant éprouvé, à savoir le péage, dont l’efficacité repose précisément sur cette capacité toute française à transformer la circulation en service monétisé, à fluidifier les flux par la contrainte tarifaire et à substituer à la brutalité des conflits la douceur, certes relative mais incontestablement rentable, de la facturation organisée.

Dès lors, il conviendrait, plutôt que de multiplier les sommations martiales et les déploiements de frégates, d’imaginer l’installation, à l’entrée de ce détroit si disputé, d’infrastructures flottantes inspirées de nos plus élégantes barrières autoroutières, lesquelles permettraient de canaliser le trafic maritime en distinguant avec un soin tout particulier les usagers occasionnels, condamnés à une attente méditative propice à la réflexion géopolitique, et les abonnés avisés, équipés d’un badge de télépéage – que l’on pourrait sans difficulté adapter en version maritime sous la marque Ulysse – lesquels bénéficieraient d’un passage quasi ininterrompu, dans ce mélange de privilège et d’efficacité qui caractérise les sociétés modernes.

Il irait de soi que la gestion d’un tel dispositif ne saurait être confiée à des autorités politiques, dont l’histoire récente a montré qu’elles excellaient davantage dans l’escalade verbale que dans l’optimisation des flux, mais bien à ces entreprises françaises qui ont su porter à un degré de perfection remarquable l’art de la concession autoroutière, qu’il s’agisse de Vinci Autoroutes, d’Eiffage via sa filiale APRR, ou encore du groupe Abertis, dont les réseaux, naguère rassemblés sous des noms aussi familiers que SANEF ou AREA, témoignent d’une capacité presque poétique à faire accepter, avec une résignation teintée de fatalisme, le paiement répété d’un droit de passage sur ce qui relevait autrefois du domaine public.

Dans une telle configuration, les tensions internationales, loin de disparaître – car il ne faut pas céder à un optimisme naïf – se trouveraient avantageusement traduites en grilles tarifaires, lesquelles permettraient d’introduire une modulation subtile en fonction de l’origine des navires, de la nature de leur cargaison ou même de leur ponctualité, transformant ainsi chaque crise potentielle en opportunité de révision des prix, chaque incident en argument commercial et chaque menace de blocus en simple ralentissement dû à un ajustement du système.

Il n’est d’ailleurs pas interdit d’imaginer que certains Etats, soucieux de préserver leur compétitivité énergétique, souscriraient à des formules d’abonnement premium, lesquelles garantiraient un passage prioritaire assorti de services annexes – assistance logistique, escorte discrète, voire, pour les plus exigeants, une forme de diplomatie embarquée – tandis que les autres, relégués aux voies classiques, méditeraient dans la file d’attente sur les vertus oubliées de la prévoyance contractuelle.

Ainsi, en substituant à la logique conflictuelle une rationalité tarifaire dont la France a su faire un art de vivre, il deviendrait enfin possible de transformer ce point névralgique de la géopolitique mondiale en une infrastructure parfaitement régulée, où le passage ne dépendrait plus de l’humeur des puissances mais de la validité d’un badge, et où la paix, loin d’être proclamée dans de solennels discours, se verrait garantie, de manière infiniment plus concrète, par le simple et rassurant bip d’une barrière qui se lève.


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