Il y a, dans chaque guerre, des victimes visibles et des disparus médiatiques. Les premières occupent les écrans, alimentent les cartes, les analyses, les débats en plateau. Les seconds, eux, disparaissent dans les angles morts, relégués au rang de variables secondaires, comme si leur sort dépendait d’un arbitrage implicite entre l’urgence du moment et l’attention disponible.
Ainsi de Nasrin Sotoudeh, figure courageuse et obstinée de la défense des libertés en Iran, à nouveau arrêtée – preuve éclatante que, même sous les bombes, le régime n’entend rien céder sur l’essentiel : le contrôle intérieur. On aurait pu croire qu’un pouvoir acculé par les frappes extérieures relâcherait, ne serait-ce qu’un instant, son étreinte. C’est tout l’inverse : plus la pression monte, plus la répression se resserre, comme si l’ennemi véritable n’était pas seulement à l’extérieur, mais aussi – et peut-être surtout – à l’intérieur.
Car un régime aux abois ne se réforme pas : il se raidit. Rien de plus dangereux qu’un tigre blessé. Et il frappe là où il le peut encore, c’est-à-dire sur ses propres citoyens, sur ses opposants, sur celles et ceux qui incarnent une autre idée du pays. L’arrestation de Nasrin Sotoudeh n’est pas un détail de plus dans le chaos ambiant : c’est un rappel brutal que la guerre ne suspend pas la tyrannie, elle la révèle voire l’amplifie.
Dans le même silence relatif, nos deux otages français demeurent enfermés en Iran, prisonniers d’un jeu diplomatique dont ils ne maîtrisent aucune règle. Leur sort, suspendu depuis des mois, semble désormais relégué à l’arrière-plan, comme si l’intensité du conflit avait mécaniquement réduit leur importance. A croire qu’il existe une hiérarchie dans les tragédies, où certaines vies deviennent moins urgentes que d’autres dès lors qu’un conflit plus spectaculaire monopolise l’attention.
Et pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump continue d’occuper l’espace, multipliant déclarations, approximations et vérités alternatives avec une constance qui confine à la saturation. Dans ce brouhaha permanent, où chaque phrase chasse la précédente, où chaque outrance devient l’événement du jour, il n’est finalement guère étonnant que des destins bien réels – ceux d’une avocate emprisonnée, ceux de deux otages oubliés – disparaissent derrière le spectacle.
Car c’est peut-être cela, au fond, la véritable tragédie contemporaine : non pas seulement que des injustices persistent, mais qu’elles deviennent inaudibles. Non pas qu’on ignore ce qui se passe, mais qu’on ne prenne plus le temps de s’y arrêter.
Reste une question plus dérangeante. Dans l’histoire des Etats-Unis, certaines guerres n’ont pas seulement été contestées sur le terrain militaire, mais aussi dans la société elle-même – jusqu’à devenir politiquement intenables. Le précédent de la Guerre du Vietnam rappelle que l’opinion publique peut, à terme, peser sur les choix stratégiques.
Mais encore faut-il qu’elle s’exprime. Et surtout qu’elle puisse s’exprimer. Car si, aux Etats-Unis, le débat existe – fût-il confus et saturé – en Iran, toute contestation se heurte à une répression qui ne faiblit pas, même sous les bombes.
Dans les deux cas, pourtant, une même interrogation demeure : jusqu’où des dirigeants peuvent-ils entraîner leurs pays sans que les sociétés finissent par en contester le prix ?
Car si les guerres se décident au sommet, elles ne se soutiennent jamais durablement sans un consentement, même passif, des peuples. Et lorsque ce consentement vacille, ce ne sont pas seulement des stratégies qui s’effondrent – mais des récits entiers.
En attendant, les oubliés, eux, n’ont pas le luxe de ces réflexions. Ils restent là où on les a laissés : en prison, en silence, hors champ.


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