Le Concours général des collèges : Top gun dans un monde d’excellents élèves-pilotes.

Il fallait bien que cela arrive. A force de distribuer des mentions « bien » comme des tracts à la sortie du métro, l’Éducation nationale a décidé de réintroduire un concept oublié : la différence.

C’est ainsi que le ministre Édouard Geffray, dans un éclair de lucidité quasi révolutionnaire, a annoncé la création d’un concours général des collèges. Il propose une idée simple qui consiste à distinguer les meilleurs élèves dans un système où, par ailleurs, tout le monde est censé aller bien.

Car enfin, il faut bien admettre que le collège français est devenu un havre d’égalité dans lequel tout le monde passe en seconde, où presque tout le monde obtient le brevet et où presque tout le monde décroche une mention. Dans ce grand océan de réussite, l’excellence avait fini par disparaître comme une espèce protégée.

Le ministère a donc décidé de la recréer artificiellement.

Le principe est limpide puisque chaque collège pourra sélectionner jusqu’à dix pour cent de ses élèves afin de concourir dans cinq disciplines, dont certaines, comme la culture générale ou le codage, relèvent moins du programme que du dîner en ville, faisant fi des travaux de Bourdieu et

Autrement dit, après avoir soigneusement nivelé les exigences pendant des années, on organise désormais une petite compétition parallèle pour rappeler que certains élèves savent encore construire une phrase avec un verbe.

On n’évalue plus vraiment au quotidien, mais on distinguera à l’occasion, ce qui revient à pratiquer une politique éducative à éclipses.

Dans le même temps, le brevet des collèges poursuit son irrésistible mutation et passe du statut d’examen à celui de cérémonie de remise de prix. On y distribue les distinctions avec une créativité qui force l’admiration, puisque la mention assez bien récompense désormais l’encouragement à respirer, la mention bien salue une participation active à la récréation, et la mention très bien consacre le mérite d’avoir rendu une copie sans violence. Les jurys pratiquent une bienveillance qui confine parfois à la théologie, au point que la foi dans la réussite précède la preuve.

Dans ces conditions, le concours général des collèges apparaît comme une forme de contrepoint ironique qui consiste à affirmer que tout le monde réussit, mais que certains réussiront mieux que tout le monde.

Officiellement, il s’agit de valoriser les talents et de stimuler l’ambition. Officieusement, cela revient à admettre que, puisque l’on ne peut plus dire clairement qui est bon dans le cadre normal, il devient nécessaire de créer un cadre exceptionnel.

La réforme donne l’impression que, après avoir supprimé les repères ordinaires, on organise un championnat discret des meilleurs élèves, avec remise des prix au printemps, comme un festival de Cannes de la dissertation.

Ce qui frappe le plus dans cette affaire, c’est la coexistence de deux systèmes parallèles. Le premier système se veut bienveillant, inclusif et rassurant, et il entretient l’idée que l’échec n’existe plus réellement. Le second système demeure compétitif, sélectif et exigeant, mais il ne concerne qu’une minorité d’élèves soigneusement choisie, triée sur un volet qu’on n’espère pas social.

On enseigne donc l’égalité tout en organisant la hiérarchie en coulisses.

Le génie de cette réforme tient précisément à son incohérence, puisqu’on refuse la sélection tout en l’introduisant par le biais d’un concours, qu’on atténue les exigences pour la majorité tout en les maintenant pour quelques-uns, et qu’on célèbre la réussite de tous tout en couronnant les meilleurs. La réforme revient ainsi à instaurer une course dans un pays où l’on a progressivement cessé d’apprendre à courir.

Le concours général des collèges n’apparaît ni comme une aberration ni comme une révolution, mais plutôt comme un aveu. Il constitue l’aveu que, malgré tous les discours, l’école continue de distinguer les élèves. Elle le fait simplement à part, de manière discrète, presque en s’excusant.

Et pendant ce temps-là, au conseil de classe, on continue de distribuer des mentions comme des bonbons, en attendant de découvrir, au concours général, lesquels avaient réellement du goût.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *