Faut-il revoir l’excuse de minorité ou simplement notre patience collective ?

Il existe en France une tradition immuable : dès qu’un fait divers tragique surgit, la nation entière se découvre une vocation soudaine de pénaliste. Hier encore, chacun commentait la météo ou la cuisson des pâtes ; aujourd’hui, tout le monde disserte sur la responsabilité pénale des mineurs avec la gravité d’un professeur de droit constitutionnel.

L’excuse de minorité, ce mécanisme juridique qui rappelle qu’un adolescent n’est pas tout à fait un adulte, provoque ainsi des débats d’une rare sérénité, c’est-à-dire parfaitement hystériques. On exige qu’un jeune de seize ans soit jugé comme un majeur lorsqu’il commet l’irréparable, mais on s’étonne dans la même phrase qu’il ne sache ni gérer ses émotions ni ranger sa chambre. La cohérence nationale reste une valeur sûre, discrète mais constante.

Le principe est pourtant d’une simplicité désarmante : un mineur n’est pas un adulte. Idée audacieuse, presque provocatrice, qui heurte frontalement notre époque où l’on exige d’un adolescent qu’il soit à la fois parfaitement responsable de ses actes et totalement irresponsable de ses retards scolaires. À seize ans, on ne peut ni voter, ni signer un contrat, ni louer un studio, mais on devrait éventuellement être mûr pour une pleine sanction pénale. La logique française, subtile et nuancée, continue d’éblouir.

Certains proclament qu’à l’heure des réseaux sociaux, des smartphones et des séries américaines, la jeunesse serait devenue prématurément mature. À les entendre, TikTok aurait remplacé la puberté et Netflix aurait accéléré le développement cérébral. Le mineur moderne serait donc un adulte miniature, certes incapable de voter, de signer un bail ou de choisir une assurance santé, mais parfaitement apte à assumer une pleine responsabilité pénale. La science avance à pas de géant lorsque l’indignation la guide.

D’autres rappellent que la justice des mineurs repose sur une idée presque subversive : un jeune peut encore changer. Cette hypothèse, jugée naïve par ceux qui préfèrent les certitudes définitives, semble pourtant moins extravagante que la croyance selon laquelle des peines toujours plus lourdes résoudraient magiquement des problèmes sociaux, éducatifs et familiaux que personne n’a réellement envie d’affronter. Punir est simple, comprendre est fatigant.

Le débat devient particulièrement passionnant lorsque surgit la question du « signal envoyé ». On souhaite envoyer un signal ferme à la délinquance juvénile, comme si les adolescents, entre deux crises existentielles et trois nuits blanches, attendaient fébrilement les communiqués symboliques de la République. Il est rassurant d’imaginer qu’un slogan pénal puisse concurrencer l’adrénaline, la peur, la pression du groupe ou la détresse intime.

Pendant ce temps, la société contemple son reflet avec une émotion sincère. Elle s’indigne de la violence des jeunes, tout en cultivant un goût prononcé pour le spectacle permanent de la violence. Elle s’alarme de la perte des repères, tout en relativisant joyeusement ceux qui subsistent. Elle réclame des réponses simples à des réalités complexes, puis se déclare déçue lorsque la simplicité ne fonctionne pas.

Revoir l’excuse de minorité, sans doute. Mais revoir aussi notre passion pour les solutions instantanées, notre tolérance fluctuante et notre mémoire sélective. Car à force de vouloir juger les adolescents comme des adultes, il faudrait peut-être commencer par se demander si les adultes eux-mêmes donnent toujours l’exemple d’une maturité irréprochable.

En France, on aime croire que la loi peut tout. C’est une foi respectable. Elle évite d’avoir à admettre que la justice, aussi nécessaire soit-elle, ne remplace ni l’éducation, ni la prévention, ni cette tâche ingrate qui consiste à réparer avant de punir. Et il est vrai qu’un texte modifié est toujours plus rapide à rédiger qu’une société à transformer car en France on continue de croire qu’il suffit de durcir la loi pour adoucir le réel.


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