Publicité Intermarché Drive : le jour où les jeunes parlent une langue que nous avons oubliée.

Il y a dans la récente publicité d’Intermarché quelque chose de plus profond qu’un simple ressort comique. Un jeune employé y adopte un argot d’un autre âge, celui que parlait un homme aujourd’hui âgé, venu récupérer ses courses au drive. Le décalage est immédiat, presque déroutant. Le vieil homme comprend tout, naturellement, comme on reconnaît une musique familière. A l’inverse, les autres jeunes présents ne comprennent rien, comme si ces phrases appartenaient à une langue étrangère.

« Te casse pas la nénette », « j’en veux un comac », « pas piqué des hannetons », ces expressions surgissent comme des fantômes linguistiques. Elles étaient jadis vivantes, vibrantes, évidentes. Elles ont été prononcées dans les rues, dans les cafés, dans les cours d’école. Elles ont été le langage des jeunes, celui qui agaçait leurs parents et inquiétait les gardiens du bon français. Elles ont été modernes, audacieuses, parfois incomprises. Elles sont aujourd’hui reléguées au rang de curiosités, presque d’archaïsmes.

Ce que cette publicité met en lumière avec une intelligence rare, c’est une illusion tenace. Chaque génération est persuadée que la jeunesse actuelle parle une langue plus dégradée, plus obscure, plus inquiétante que celle qui l’a précédée. Or cette conviction repose sur un oubli. Nous avons oublié que nous avons, nous aussi, parlé une langue qui n’était pas comprise. Nous avons oublié que nos propres mots faisaient lever les yeux au ciel. Nous avons oublié que nous avons été, à notre tour, les inventeurs d’un code qui excluait les autres.

Le langage des jeunes n’est pas un accident de l’époque, ni un symptôme de décadence. Il est une constante anthropologique. Il sert à se reconnaître, à se distinguer, à se protéger aussi. Il crée une communauté invisible, un territoire où l’on se comprend sans avoir besoin de s’expliquer. Ce territoire change avec le temps, mais sa fonction demeure. Hier, on disait « se faire la malle », aujourd’hui on dira « disparaître », « ghoster », ou autre chose encore. Peu importe les mots, le mécanisme reste identique.

Ce qui trouble les générations plus âgées, ce n’est pas tant la nouveauté du langage que leur propre exclusion. Comprendre une langue, c’est appartenir à un monde. Ne plus la comprendre, c’est en être sorti. La gêne que provoquent certains mots d’aujourd’hui est la même que celle que provoquerait, chez un adolescent contemporain, l’irruption soudaine d’un « poulaga » ou d’un « comac ». L’incompréhension n’est pas un signe de déclin, elle est le signe du temps qui passe.

Il y a même une ironie cruelle dans ce renversement. Les mots que nous jugeons aujourd’hui raffinés ou légitimes ont souvent été, à leur naissance, des formes populaires, voire vulgaires. La langue française s’est construite sur des strates successives d’innovations, de détournements, d’argots devenus norme. Ce que nous défendons comme un héritage immuable est en réalité le produit d’anciennes transgressions.

La publicité d’Intermarché agit alors comme un révélateur. Elle nous place face à notre propre amnésie linguistique. Elle nous rappelle que la langue n’est pas un monument figé, mais un organisme vivant, traversé par des générations qui la transforment sans cesse. Elle nous invite, presque avec tendresse, à sourire de ce que nous ne comprenons plus, plutôt qu’à le condamner.

Peut-être faudrait-il, au lieu de déplorer la langue des jeunes, se souvenir que nous en avons parlé une, et que cette langue-là aussi a disparu. Peut-être faudrait-il accepter que l’incompréhension est le prix à payer pour que la langue continue de vivre. Et peut-être, enfin, faudrait-il entendre dans ces mots qui nous échappent non pas une menace, mais l’écho de ce que nous avons été.


Commentaires

Une réponse à « Publicité Intermarché Drive : le jour où les jeunes parlent une langue que nous avons oubliée. »

  1. Avatar de Daniel Bossenmeyer
    Daniel Bossenmeyer

    Ma pub préférée du moment,j’ai l’impression de lire un Sana.
    Întermarché a une bonne agence de pub.

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