Il est des phrases qui ne relèvent plus de la politique, mais de la sidération. Lorsque Donald Trump, ce mardi 7 avril, affirme qu’ « une civilisation entière pourrait mourir en une nuit », ce n’est pas une outrance de plus dans le vacarme habituel du monde : c’est un basculement. Une ligne invisible est franchie, celle qui sépare encore la brutalité du langage de l’acceptation implicite de l’anéantissement.
Car les mots ne sont jamais neutres, les mots ont un sens. L’histoire l’a montré, tragiquement, avec Adolf Hitler. Avant les camps, avant l’industrie de la mort, il y eut des phrases. Des phrases qui désignaient, qui excluaient, qui promettaient la disparition. Le génocide n’a pas commencé avec les chambres à gaz, mais avec une langue qui rendait pensable l’effacement d’un peuple. L’Holocauste fut l’aboutissement monstrueux d’un imaginaire politique où certains hommes cessaient d’être des hommes.
Il ne s’agit pas de dire que l’histoire se répète à l’identique. Elle ne le fait jamais. Mais il serait irresponsable de ne pas entendre, dans certaines déclarations contemporaines, un écho troublant : celui d’un pouvoir qui se permet d’évoquer, sans trembler, la disparition d’une collectivité humaine tout entière.
L’Iran n’est pas seulement un Etat. C’est une civilisation multimillénaire, héritière de la Perse antique, de ses empires, de ses poètes, de ses savants. Une mémoire longue, dense, stratifiée, qui traverse les siècles et les bouleversements. Face à cela, les Etats-Unis, puissance jeune à l’échelle de l’histoire, portent une autre temporalité, une autre énergie, une autre manière d’habiter le monde. Rien, pourtant, ne devrait autoriser qu’un rapport de force militaire se transforme en droit proclamé à l’effacement.
Et c’est bien là que réside le scandale. Non pas dans la seule violence des mots, mais dans ce qu’ils révèlent : une vision du monde où la puissance s’arroge le droit de décider qui peut continuer d’exister et qui pourrait disparaître. Lorsque des infrastructures civiles – ponts, réseaux électriques, villes – sont évoquées comme cibles légitimes, ce n’est plus seulement une stratégie militaire qui se dessine, mais une logique de dévastation.
Le droit international, laborieusement construit après les catastrophes du 20ème siècle, repose sur une idée simple et fragile : même la guerre a des limites. Les civils ne sont pas des cibles. Les peuples ne sont pas des variables d’ajustement. Les civilisations ne sont pas des obstacles que l’on rase.
Mais ces limites tiennent à peu de chose : à des principes, à des mots, à des refus. Elles s’effondrent dès lors que la parole politique cesse de les reconnaître.
Certains diront qu’il ne s’agit que de rhétorique, d’une stratégie d’intimidation, d’un théâtre destiné à faire plier un adversaire. Peut-être. Mais l’histoire nous oblige à la prudence. Les catastrophes majeures ont souvent été précédées par des phrases que l’on n’a pas prises au sérieux.
C’est pourquoi il faut refuser la banalisation. Refuser de considérer comme « normales » des déclarations qui évoquent la disparition d’une civilisation. Refuser que le langage de l’anéantissement devienne une figure de style acceptable dans le discours des puissants.
Car à partir du moment où l’idée même d’effacer un peuple, une culture, une histoire, devient dicible – alors tout devient, sinon possible, du moins pensable.
Et c’est toujours ainsi que commencent les nuits dont les hommes, ensuite, mettent des décennies à sortir.

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