Il fut un temps où les mots, même en période de tension extrême, conservaient une fonction de digue. Ils contenaient encore, dans leur excès même, la conscience diffuse que nommer l’adversaire, ce n’était pas encore le nier. Ce temps semble s’éloigner. À mesure que les crises internationales s’enveniment, la parole politique se libère de ses dernières retenues et glisse vers une brutalité assumée. Lorsque Donald Trump qualifie des responsables iraniens d’« animaux », il ne fait pas que durcir le ton : il participe à une lente érosion de ce qui, dans le langage, reconnaît encore à l’autre une part d’humanité.
Certes, objectera-t-on, ces propos visent des dirigeants et non un peuple. La précision est juridiquement utile, moralement rassurante. Elle ne suffit pourtant pas à dissiper le malaise. Car l’histoire enseigne que la déshumanisation ne commence jamais par des proclamations massives et explicites ; elle progresse par glissements, par habitudes de langage, par ces mots qui, répétés, finissent par installer une évidence. Dire de l’ennemi qu’il est un « animal », c’est déjà le faire sortir du cercle des semblables. C’est préparer les esprits à accepter qu’on puisse, demain, lui appliquer un autre régime de violence.
Or, pendant que les mots se dégradent, les faits suivent. En Iran, des universités 6 lieux par excellence de la connaissance, de la recherche, de la transmission – ont été touchées par des frappes. Des bâtiments endommagés, des laboratoires détruits, des vies bouleversées. Peu importe, à ce stade, les justifications stratégiques avancées : qu’il s’agisse de soupçons d’activités liées à des programmes sensibles ou d’erreurs de ciblage, le résultat est là. Ce qui est atteint, ce n’est pas seulement une infrastructure, c’est un symbole. Une université n’est pas une base militaire comme les autres. Elle incarne ce que toute société a de plus fragile et de plus précieux : sa capacité à penser, à questionner, à former.
Il y a, dans le fait de frapper des universités, quelque chose qui dépasse la logique militaire classique. On ne vise plus seulement des moyens, mais des sources. On ne cherche plus seulement à affaiblir un adversaire, mais à entamer ce qui le rend capable de se reconstruire. Détruire un laboratoire, c’est interrompre une recherche ; endommager un campus, c’est disperser une communauté intellectuelle ; semer la peur dans ces lieux, c’est altérer durablement la circulation du savoir. La guerre, alors, ne s’attaque plus seulement aux corps ou aux infrastructures : elle s’attaque à l’esprit, elle obère l’avenir.
Dans ce contexte, la concomitance entre la violence des mots et celle des actes n’a rien d’anecdotique. Elle dessine une cohérence. Quand l’adversaire est décrit comme une entité inférieure, dangereuse par nature, presque étrangère à l’humanité commune, il devient plus facile de considérer que ses institutions civiles sont, elles aussi, suspectes, ambiguës, voire légitimes comme cibles. La frontière, pourtant fondamentale en droit international, entre civils et combattants, entre lieux de savoir et installations militaires, se brouille. Et avec elle s’efface l’une des dernières lignes de protection contre l’extension illimitée de la violence.
Il serait trop simple de faire de Donald Trump l’unique responsable de cette dérive. Il en est plutôt un symptôme particulièrement visible, une voix qui amplifie une tendance plus large : celle d’un monde où la retenue est perçue comme une faiblesse, où la nuance est disqualifiée, où la surenchère verbale prépare et accompagne la surenchère militaire. Mais les mots ont un poids. Ils façonnent les imaginaires, légitiment des décisions, rendent pensables des actes qui, hier encore, auraient été jugés inacceptables.
Ce qui se joue ici dépasse largement le seul cas iranien. C’est une transformation plus profonde de notre rapport à la guerre et à l’altérité. Lorsque l’on accepte que des universités puissent devenir des cibles, lorsque l’on tolère que l’adversaire soit réduit à une catégorie dégradée, c’est l’idée même de civilisation qui vacille. Car une civilisation se mesure aussi à ce qu’elle refuse de détruire, même chez son ennemi.
La question, au fond, n’est pas seulement de savoir jusqu’où ira cette escalade, mais ce qu’il restera, une fois celle-ci achevée, des principes qui prétendaient la contenir. Entre la parole qui déshumanise et la bombe qui détruit, il n’y a pas rupture, mais continuité. Et c’est peut-être là le plus inquiétant : que nous assistions, presque sans nous en apercevoir, à l’effacement progressif de cette frontière invisible qui séparait encore la guerre de la barbarie.

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