L’agnostologie ou la fabrique de l’ignorance.

L’ignorance n’est pas toujours ce que l’on croit. Elle n’est pas seulement une absence de savoir, un vide que l’éducation viendrait combler, ni une simple conséquence de la complexité du monde. Elle peut être produite, organisée, entretenue, sciemment. Elle peut même devenir un outil. C’est précisément ce que met en lumière une discipline encore peu connue, mais essentielle pour comprendre notre époque : l’agnostologie, concept développé notamment par l’historien des sciences Robert N. Proctor.

L’agnostologie ne s’intéresse pas à la connaissance, à l’épistémologie, mais à son envers. Elle explore les mécanismes par lesquels l’ignorance est fabriquée. Elle révèle que ne pas savoir n’est pas toujours un état passif, mais peut résulter de stratégies actives, parfois délibérées. Ce déplacement du regard est décisif. Il ne s’agit plus seulement de se demander ce que nous ignorons, mais pourquoi nous l’ignorons, et surtout à qui profite cette ignorance.

L’histoire récente offre des exemples éclairants. L’industrie du tabac, pendant des décennies, n’a pas cherché à démontrer l’innocuité de ses produits, mais à semer le doute sur leur dangerosité. Il ne s’agissait pas de convaincre, mais de troubler. Introduire de l’incertitude suffisait à retarder les décisions politiques et à désorienter l’opinion publique. Le doute, soigneusement entretenu, devenait une arme.

Ce mécanisme n’a rien d’isolé. On le retrouve dans d’autres domaines, notamment dans les controverses climatiques, où certaines voix ont contribué à brouiller des consensus scientifiques pourtant robustes. L’agnostologie permet de comprendre ces dynamiques : multiplication des discours contradictoires, promotion de faux experts, amplification médiatique de positions marginales, création artificielle de débats là où il n’y a plus réellement de controverse scientifique.

Mais l’ignorance ne se fabrique pas uniquement par manipulation. Elle peut aussi être structurelle. Certaines connaissances restent invisibles parce qu’elles ne trouvent pas leur place dans les circuits dominants de diffusion. Certaines réalités sont minorées, marginalisées, parfois ignorées parce qu’elles dérangent ou remettent en cause des équilibres établis. L’accès au savoir n’est jamais neutre ; il est traversé par des rapports de pouvoir.

Ainsi, l’agnostologie nous invite à poser une question simple, mais profondément subversive : qui a intérêt à ce que nous ne sachions pas ? Cette interrogation déplace le centre de gravité du débat public. Elle oblige à examiner non seulement les faits, mais les conditions de leur visibilité, les filtres qui les sélectionnent, les intérêts qui les orientent.

Dans un monde saturé d’informations, où l’on confond souvent abondance et connaissance, cette réflexion prend une importance particulière. Car l’excès d’informations peut lui-même produire de l’ignorance. Trop de données, trop de voix, trop de versions finissent par diluer le vrai dans un bruit indistinct. L’ignorance moderne n’est plus seulement un manque, elle peut être le produit d’une surcharge.

Comprendre cela, c’est déjà résister. C’est refuser de considérer l’ignorance comme une fatalité. C’est reconnaître qu’elle peut être construite, et donc déconstruite. L’agnostologie ne nous apprend pas seulement ce que nous ne savons pas. Elle nous apprend à nous méfier des évidences, à interroger les silences, à scruter les angles morts. Elle nous rappelle, en somme, que l’ignorance n’est jamais innocente.


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