Latte macchiato : de l’arabica au découvert bancaire.

Il fut un temps – que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais que les plus de quarante tentent d’oublier pour ne pas sombrer dans l’aigreur – où commander un café relevait d’un geste simple, presque trivial : un comptoir, un zinc, un serveur vaguement pressé, et ce breuvage noir, franc, sans arabesques ni états d’âme, qui vous était servi pour le prix d’une pièce jaune. Le café était alors une boisson ; il est devenu depuis une expérience, et, à ce titre, il se paie désormais comme une initiation mystique.

Car enfin, entrer aujourd’hui dans un coffee shop relève moins de la pause que du parcours initiatique. Il ne s’agit plus de dire « un café, s’il vous plaît », mais de décliner son identité gustative comme on rédige une profession de foi : latte avoine, cappuccino soja, flat white double shot, matcha cérémonial – et pourquoi pas, tant qu’on y est, une infusion de pluie d’automne filtrée à travers des pierres volcaniques bénies par un barista scandinave. Le café, naguère populaire, s’est mis à parler une langue étrangère, et le client, pris d’un doute existentiel, commande en espérant ne pas commettre d’impair social.

Mais le véritable miracle n’est pas là. Non, la prouesse tient dans cette alchimie économique qui transforme quelques grammes de café, un peu de lait et beaucoup de mousse en une somme qui ferait rougir un agent immobilier. Cinq euros, six euros parfois, pour ce qui, dans sa version originelle, relevait du simple café au lait. Certes, la mousse dessine une feuille, parfois un cœur, et l’on hésite un instant à troubler cette œuvre éphémère, comme si l’on portait atteinte à une fresque de la Renaissance. Puis l’on boit, et l’illusion se dissipe : c’était du café, simplement du café.

A ce tarif-là, on ne consomme plus, on investit. Le latte devient un placement à risque modéré, indexé sur le prix du rêve urbain. On ne dit plus « je prends un café », mais « je procède à un arbitrage financier entre mon livret A et un cappuccino ». Certains envisagent déjà de débloquer leur plan d’épargne logement pour s’offrir un brunch incluant une boisson chaude. Les plus prudents consultent leur conseiller bancaire avant de céder à la tentation d’un matcha latte, dont la couleur verte, il faut bien le reconnaître, évoque à merveille celle des billets qui s’envolent.

Le plus fascinant, au fond, est la docilité avec laquelle cette inflation symbolique a été acceptée. Car personne ne semble vraiment surpris. On s’installe, on photographie la tasse, on publie la preuve sociale de sa participation à ce rituel contemporain, et l’on paie – souvent sans sourciller, parfois avec une légère crispation du visage, vite effacée par la première gorgée. Le café est devenu un signe, et le prix, une confirmation : celle que l’on appartient, ne serait-ce qu’un instant, à cette tribu élégante qui transforme le quotidien en mise en scène.

Ainsi va notre époque, où le banal se pare de sophistication pour mieux justifier l’exorbitant. Le café n’a pas changé ; c’est nous qui avons appris à le regarder comme un luxe. Et pendant que la mousse dessine des fleurs délicates à la surface de nos tasses, nos économies, elles, se fanent avec une régularité presque artistique.


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