On se pince parfois en entendant proclamer qu’il y aurait, dans ce désastre, un « grand vainqueur ». A force de répéter le mot, on finit par lui faire perdre jusqu’à son sens. Il ne reste plus qu’une coquille sonore, une sorte de trophée creux brandi devant les caméras, pendant que les ruines, elles, ne mentent pas.
Car enfin, de quelle victoire parle-t-on ? De celle qui consiste à galvauder la fonction présidentielle jusqu’à la réduire à une tribune braillarde ? De celle qui abaisse la parole publique au niveau d’une invective de cour d’école, tout en prétendant incarner la puissance et la dignité ? Il est des triomphes qui ressemblent furieusement à des naufrages.
On aura vu, au fil des jours, la mise en scène d’une autorité qui confond force et brutalité, stratégie et gesticulation. Bombarder des innocents, frapper des écoles, des universités, des hôpitaux, puis se draper dans la rhétorique de la fermeté : voilà une dramaturgie dont la répétition tient lieu de pensée. Comme si la destruction pouvait servir d’argument, comme si la violence dispensait de convaincre.
Et pendant ce temps, face à la complexité d’une civilisation ancienne, à la finesse d’une histoire et à l’intelligence d’un peuple, la réponse aura souvent pris la forme la plus pauvre qui soit : l’insulte. L’invective comme politique étrangère, le mépris comme doctrine. On croyait ces procédés réservés aux marges les plus bruyantes ; les voilà hissés au sommet.
Il fallait pourtant un vainqueur. Alors on l’a inventé. On a maquillé un enlisement en succès, un recul en percée, une impasse en stratégie maîtrisée. C’est une vieille recette : quand les faits résistent, on les contourne par le récit. Et quand le réel se montre récalcitrant, on élève la voix.
Et comme si cela ne suffisait pas, cette prétendue victoire s’accompagne d’un affaissement plus discret mais tout aussi révélateur : la popularité s’effrite, les soutiens se fissurent, et les critiques émergent jusque dans son propre camp. Ce qui devait rassembler divise, ce qui devait affermir fragilise. La victoire proclamée devient alors un exercice d’équilibrisme, où il faut à la fois convaincre l’extérieur et rassurer l’intérieur.
Mais à ce jeu-là, il est des défaites qui ne trompent personne. Lorsqu’on sort d’un conflit en ayant affaibli la parole, dégradé les institutions, banalisé la violence, divisé ses propres alliés et confondu puissance et vacarme, il ne reste pas grand-chose à célébrer. Le vacarme, précisément, tient lieu de fanfare.
Ainsi, le « grand vainqueur » ressemble étrangement à un homme seul, debout sur un champ de ruines, proclamant sa victoire à qui veut bien encore l’entendre. Et plus il parle, plus le silence autour de lui s’épaissit.

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