Eloge de la lenteur : le temps long contre la tyrannie de l’instant.

Il arrive parfois que le progrès prenne la forme d’une promesse si séduisante qu’elle en devient presque suspecte. Ce matin, entre une actualité déjà trop pleine et un café encore trop chaud, une publicité surgit avec l’assurance des évidences modernes : il serait désormais possible d’écrire un roman en quatre heures grâce à l’intelligence artificielle. Quatre heures, soit à peine le temps qu’il faut à un écrivain pour hésiter sur sa première phrase, douter de son sujet, se demander s’il n’aurait pas mieux fait de jardiner, puis finalement écrire trois lignes qu’il supprimera le lendemain et descendre se verser un café ou un verre de blanc. La littérature, nous dit-on, entrerait donc dans l’ère de la restauration rapide, où l’on commande une intrigue, un style et quelques émotions comme on choisirait un menu, avec supplément profondeur pour deux euros de plus.

Il serait pourtant trop simple de balayer cette promesse d’un revers de plume indigné, car elle repose sur une réalité bien tangible. Les systèmes développés par des entreprises comme OpenAI sont capables de produire, à une vitesse qui confine à l’indécence pour tout esprit attaché à la lenteur, des textes structurés, cohérents, parfois même élégants, et qui donnent l’illusion troublante d’une pensée en train de se faire. L’intelligence artificielle n’écrit pas seulement vite, elle écrit bien assez pour semer le doute, et ce doute constitue peut-être sa véritable prouesse : elle ne remplace pas le talent, mais elle brouille la frontière qui permettait de le reconnaître sans hésitation. Dès lors, écrire un roman en quatre heures devient moins une absurdité qu’un symptôme, celui d’un monde où la production de contenu l’emporte peu à peu sur la maturation de la pensée.

Cependant, il serait injuste, et même intellectuellement paresseux, de réduire l’intelligence artificielle à cette caricature d’écrivain pressé. Là où elle déploie toute sa puissance, ce n’est pas dans la fabrication accélérée de récits, mais dans des domaines où la rapidité n’est pas un luxe, mais une nécessité. Dans les services de radiologie, par exemple, elle permet de détecter des anomalies que l’œil humain pourrait manquer, d’alerter plus tôt, de trier plus efficacement, et parfois, très concrètement, de sauver des vies. Le médecin ne disparaît pas derrière la machine ; il voit au contraire son regard prolongé, affiné, assisté par une technologie qui, pour une fois, ne prétend pas comprendre à sa place, mais l’aide à mieux comprendre ce qu’il voit. Il y a là une forme d’humilité de la machine qui contraste singulièrement avec l’arrogance de certaines promesses publicitaires.

Cette puissance a néanmoins un revers moins visible, mais non moins réel, et qui tient dans ce que l’on pourrait appeler la matérialité cachée du numérique. Derrière la légèreté apparente d’un texte généré en quelques secondes se déploient des infrastructures lourdes, énergivores, qui mobilisent des centres de données aux dimensions industrielles. Des géants comme Google, Microsoft ou Amazon investissent dans ces cathédrales contemporaines où l’on ne prie pas, mais où l’on calcule, et dont la consommation énergétique croît à mesure que nos usages se multiplient. Il y a quelque chose d’ironiquement disproportionné dans le fait de mobiliser une telle puissance pour produire, à la chaîne, des textes dont la plupart n’auront qu’une existence éphémère, aussitôt lus, aussitôt oubliés, quand ils ne sont pas simplement ignorés.

A cette empreinte écologique s’ajoute une empreinte plus diffuse, mais peut-être plus préoccupante encore, qui touche à notre rapport même à l’effort intellectuel. Car l’intelligence artificielle n’offre pas seulement des réponses, elle offre la tentation de ne plus se poser de questions. Pourquoi s’attarder sur une difficulté, pourquoi accepter la lenteur, les détours, les impasses, les lectures et les recherches si une machine peut fournir en quelques secondes une formulation acceptable, voire séduisante ? Il ne s’agit pas ici de céder à une nostalgie facile de l’effort pour l’effort, mais de constater que la pensée se construit aussi dans la résistance, dans le temps long, dans cette friction entre l’idée et son expression que l’automatisation tend à lisser dangereusement. A force de vouloir aller plus vite, on risque moins de perdre du temps que de perdre le sens même de ce que signifie penser.

Ainsi, l’intelligence artificielle apparaît comme une invention profondément ambivalente, à la fois prodigieuse et déroutante, utile et inquiétante, capable du meilleur lorsqu’elle assiste, et du plus discutable lorsqu’elle prétend se substituer. Elle est, en somme, à l’image de l’époque qui l’a produite : fascinée par la performance, impatiente devant la lenteur, et pourtant encore secrètement attachée à ce qui échappe à toute accélération. Que l’on puisse écrire un roman en quatre heures importe finalement moins que la question suivante, beaucoup plus dérangeante : que devient un monde où plus rien n’exige vraiment du temps ?

Il se pourrait bien que la véritable intelligence, dans cette affaire, ne soit pas celle des machines, mais celle que nous aurons – ou non – de savoir quand les utiliser, et surtout quand nous en passer.


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