Il est des carrières politiques qui ressemblent à ces fleuves méridionaux : on les croit taris, asséchés par les revers, réduits à quelques flaques résiduelles sous un soleil électoral impitoyable, et puis, à la faveur d’un orage institutionnel, les voilà qui débordent à nouveau, retrouvant leur lit comme si de rien n’était. Ainsi en irait-il, à en croire les rumeurs, de Christian Estrosi, dont on murmurait hier encore qu’il méditait les vertus du retrait, et que l’on imagine aujourd’hui déjà en train de mesurer les rideaux de son futur bureau régional, si j’en crois les rumeurs qui me parviennent de mes informateurs niçois, adeptes de salades en tous genres.
Car enfin, à quelques jours de Pâques, il faut expliquer le miracle, sous peine de passer pour mystique. Si Renaud Muselier venait à quitter la présidence de la région pour rejoindre le Sénat, ce ne serait pas au peuple de trancher à nouveau, si je puis dire. Non, le successeur serait désigné en interne, par les conseillers régionaux eux-mêmes, au sein de la majorité en place. Autrement dit, point de grande messe électorale, point de suspense haletant : une élection feutrée, presque domestique, où l’on vote entre soi, comme on règle une affaire de famille autour d’une table bien dressée.
Dès lors, tout s’éclaire. Dans cette majorité régionale, Christian Estrosi occupe déjà une position stratégique, celle de président délégué, autrement dit le numéro deux, le dauphin officieux, celui qui connaît les dossiers, les réseaux, et – surtout – les électeurs… puisqu’ils sont déjà assis autour de la même table que lui. Dans ces conditions, sa candidature ne serait pas une conquête, mais une continuité ; non pas une surprise, mais une formalité élégante.
Mais c’est ici qu’entre en scène un spectateur qui n’a rien d’un figurant : Éric Ciotti. Depuis son hôtel de ville niçois, fraîchement conquis, le nain sectaire observe sans doute cette possible résurrection avec une attention mêlée d’agacement. Car enfin, battre un rival pour le voir aussitôt réapparaître à l’échelon supérieur a quelque chose de légèrement frustrant, comme si la victoire n’était jamais tout à fait acquise, mais seulement prêtée. L’opération est d’autant plus aisée qu’Estrosi domine d’une bonne tête son successeur à la mairie de Nice.
On imagine sans peine la scène : Nice d’un côté, la Région de l’autre, et entre les deux, deux droites qui se regardent en chiens de faïence, chacune persuadée d’incarner la légitimité. Car l’accession d’Estrosi à la tête de la région ne serait pas qu’un simple rebond personnel ; elle reconfigurerait les rapports de force locaux, offrant à l’ancien maire une tribune autrement plus vaste que celle qu’il vient de perdre. Une manière, en somme, de continuer à exister politiquement dans le même espace, mais depuis un balcon plus élevé.
On aurait tort d’y voir une manœuvre. Il s’agit plutôt d’une chorégraphie. Une danse subtile où chacun connaît son pas, où les départs ressemblent à des invitations, et où les retours prennent l’allure de nécessités. La démocratie, dans cette version-là, n’est pas tant une confrontation qu’un art du mouvement, une circulation fluide des figures entre les postes, un ballet où les chaises musicales ne laissent jamais personne vraiment debout – sauf peut-être ceux qui croyaient avoir gagné.
Certes, quelques esprits chagrins s’étonnent. Ils se demandent, avec une naïveté touchante, comment l’on peut perdre une mairie et gagner, dans la foulée, une région. Ils évoquent le suffrage universel comme d’autres invoqueraient une divinité oubliée, persuadés qu’il devrait, en toute logique, produire des conséquences. Mais ils oublient que la politique moderne a ses lois propres, ses raccourcis élégants, ses escaliers dérobés qui permettent de monter sans toujours passer par le vestibule électoral.
Il faut dire que Laura Tenoudji – Madame Estrosi dans le civil et à la ville – observe tout cela depuis l’autre rive, celle de l’exposition médiatique, où les trajectoires se racontent avant même de s’accomplir. Et dans ce léger brouillage des genres, certains voient une confusion, quand d’autres admirent simplement une parfaite maîtrise de l’époque, où l’image précède le pouvoir comme l’éclair précède le tonnerre.
Au fond, ce possible retour n’a rien de surprenant. Il s’inscrit dans une tradition bien établie, celle de ces carrières à ressort, que rien ne semble devoir interrompre durablement. La chute n’y est jamais qu’un pli, la défaite une parenthèse, et l’avenir une porte entrouverte qu’il suffit de pousser au bon moment.
Reste une question, suspendue comme un sourire en coin : dans cette partie d’échecs où les pièces battues continuent de jouer, qui, au juste, a vraiment gagné ?

Laisser un commentaire