Il fut un temps où Jean-Michel souffrait d’un mal discret mais terrible : il avait un corps humain normal, c’est-à-dire un corps qui ne racontait aucune histoire inspirante, aucun combat héroïque contre lui-même, aucune épopée livrée en colis réfrigéré, et chaque matin, face à son miroir, il voyait un individu fonctionnel, capable de vivre, de marcher et d’exister sans slogan, ce qui, à notre époque, frôle l’indécence morale.
Puis un jour, le destin prit la forme bienveillante de Benjamin Castaldi, qui apparut dans son salon avec ce regard à la fois compatissant et légèrement inquiet qu’on réserve d’ordinaire aux proches qui ont perdu foi en eux-mêmes ou en la sauce béchamel, et il lui parla non comme un animateur, mais comme un homme revenu d’un pèlerinage intérieur dont le sanctuaire aurait la forme d’une barquette operculée, expliquant avec gravité que si lacer ses chaussures ou fermer son manteau relevait désormais du sport de haut niveau, ce n’était pas une fatalité biologique, mais un signe, presque un appel.
Castaldi ne vendait pas un programme, il offrait un récit de rédemption, une parabole moderne où l’être humain se perd dans les couloirs obscurs de son propre frigo pour mieux renaître grâce à « CommeJ’aime.fr », le « fr » clignotant comme une preuve scientifique, presque républicaine, que la minceur aussi a sa citoyenneté numérique, et Jean-Michel comprit qu’il était temps, dès aujourd’hui, de contacter ce site, non comme on passe une commande, mais comme on répond à une vocation.
Avant, Jean-Michel faisait ses courses, choisissait des produits, hésitait entre deux fromages, vivait dangereusement au milieu des saveurs, comme un explorateur livré à la jungle des goûts, et cette liberté était épuisante, car elle l’obligeait à être un individu doté de préférences, de faiblesses et de beurre, alors qu’avec « Comme J’aime », quelqu’un d’autre prenait en charge cette angoisse existentielle en la réduisant à une série de barquettes d’un beige apaisant, dont le goût évoquait moins la cuisine que la résolution administrative d’un problème.
On lui parla alors de son IMC avec la solennité d’un diagnostic tombé du ciel numérique, et il découvrit avec émotion que ses genoux, son souffle court et le bouton rebelle de son pantalon n’étaient que des rumeurs biologiques, alors qu’un chiffre calculé en ligne possédait la clarté d’un verdict, si bien que son propre corps, ce compagnon de toujours, devenait un dossier à faire valider par une interface, comme si ses sensations n’étaient que des brouillons et l’algorithme, la version propre.
En quelques semaines, Jean-Michel perdit du poids, ce qui est appréciable, mais il perdit surtout cette relation confuse, affective et parfois joyeuse qu’il entretenait avec la nourriture, et cette simplification de lui-même lui procura un immense soulagement, car il n’était plus obligé d’habiter son corps comme une maison pleine de pièces imprévues, il vivait désormais dans un studio diététique meublé par correspondance.
Castaldi, dans ce grand théâtre nutritionnel, jouait le rôle du passeur, du guide de haute montagne de l’âme calorique, celui qui vous prend par la main pour traverser le fleuve tumultueux de votre propre responsabilité alimentaire, et qui vous murmure que vous méritez mieux, ce qui, traduit en langage publicitaire, signifie que votre avenir tient dans un carton isotherme dont le numéro de suivi vaut presque horoscope.
« Comme J’aime » ne vend ainsi pas seulement des plats, mais une morale, une version du monde où manger devient un acte civique, presque spirituel, et où refuser une barquette revient à s’entêter dans l’ombre, tandis que l’accepter, c’est entrer dans la communauté lumineuse des individus qui ont compris que la liberté moderne consiste à ne plus décider, à déléguer ses choix, ses goûts et parfois sa personnalité à une logistique efficace.
A la fin, Jean-Michel ne se définit plus par ce qu’il aime, ni par ce qu’il cuisine, ni même par ce qu’il ressent, mais par ce qu’il reçoit, et Castaldi, toujours là, veille depuis l’écran comme un ange gardien sous contrat, lui rappelant avec douceur que le bonheur est simple, qu’il tient en portions contrôlées, et que, si jamais il doutait encore, il lui suffirait de retourner sur « CommeJ’aime.fr », car le salut, désormais, se renouvelle par abonnement.

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