De Christian Estrosi à Eric Ciotti : quand le vent doit rendre des comptes.

J’avais quitté Nice du temps de Christian Estrosi, il y a un siècle, il y a un mois, une éternité. Une ville encore indisciplinée, presque insouciante, où les mouettes criaient sans autorisation préalable et où le vent se permettait des excès coupables sans le moindre contrôle administratif. Une ville où il faisait bon vivre, dès lors que les comptes bancaires ne flirtaient pas avec le rouge Garibaldi.

J’y reviens ce matin. Nouveau maire : Éric Ciotti. Et, à l’évidence, une ville profondément transformée.

Dès mon arrivée, quelque chose m’a frappé. Les mouettes, d’abord. Fini le désordre anarchique des cris marins et des évolutions aléatoires, sans dépôt de plan de vol préalable. Elles portent désormais un discret badge tricolore, certaines arborant même un brassard réglementaire. L’une d’elles, posée sur un lampadaire, m’a semblé équipée d’un taser. J’ai préféré ne pas m’attarder : elle m’observait avec une suspicion toute républicaine.

Sur la Promenade des Anglais – désormais rebaptisée, dans un souci de cohérence identitaire, « Promenade des Français de souche » – le changement est encore plus net. Les vagues ont été manifestement priées de se tenir correctement. Elles arrivent désormais en rang, régulières, disciplinées, sans débordement intempestif. Un panneau indique d’ailleurs clairement : « Toute vague excédant une hauteur raisonnable sera reconduite vers le large manu militari »

Dans le même esprit, la municipalité s’emploie à corriger jusqu’aux lignes de l’horizon. Certaines constructions provisoires, érigées sous l’ère de Christian Estrosi pour accueillir le sommet mondial de la mer, sont aujourd’hui promises à une disparition rapide : leur hauteur troublerait, dit-on, la pureté de la vue sur le port. A Nice, désormais, même le paysage doit faire preuve de retenue. Au pays de la socca, l’ordre ne se contente plus de réglementer les comportements : il redessine les perspectives. Et l’on devine que, dans cette entreprise méthodique, les édifices eux-mêmes ne sont tolérés qu’à condition de ne pas dépasser.

Plus loin, le vent lui-même a été mis au pas. Des panneaux officiels rappellent que les bourrasques ne sont pas autorisées à dépasser 35 km/h sans déclaration préalable en préfecture. J’ai observé une rafale hésiter, ralentir, puis repartir dans l’autre sens, visiblement soucieuse de ne pas contrevenir à la réglementation.

Les palmiers, eux aussi, ont changé d’attitude. Fini le balancement nonchalant et la langueur monotone. Ils oscillent désormais avec retenue, dans une amplitude strictement encadrée, comme s’ils étaient priés de se tenir au garde-à-vous toute la sainte journée. L’un d’eux semblait sur le point de se laisser aller à une fantaisie végétale ; il a immédiatement été rappelé à l’ordre par un agent municipal – un ficus, m’a-t-il semblé, promu récemment.

Même la mer paraît plus sérieuse. D’un bleu un peu plus administratif. Moins de fantaisie dans les reflets. Comme si elle avait signé un engagement de bonne conduite ou craignait une OQTF pour troubles à l’ordre public.

La propreté, en revanche, est irréprochable. Il n’y a plus la moindre déjection canine : les trottoirs rutilent au soleil avec une perfection presque inquiétante, comme s’ils avaient été cirés à l’aube par une armée invisible. On hésite à y poser le pied, de peur d’en troubler l’ordre.

Sur la place Masséna, autrefois peuplée de silhouettes errantes et de présences cabossées, le vide est saisissant. Plus aucun SDF, plus aucun clochard ne semble hanter les lieux. Tout a disparu, soigneusement effacé. Ne subsistent, comme un discret aveu, qu’une ou deux canettes de bière oubliées dans un recoin – vestiges minuscules d’un désordre ancien que la ville semble avoir méthodiquement gommé.

Aux terrasses, les tables sont, comme de juste, impeccablement dressées ; les nappes, parfaitement repassées, semblent ne tolérer ni pli ni hasard. Aucun bambin ne vient vriller les oreilles des clients par ses cris. Le silence est d’une qualité rare, presque réglementaire. Tout est ici luxe et calme – mais il manque, irrémédiablement, la volupté chère à Charles Baudelaire.

Quant aux passants, ils marchent droit. Très droit. Certains regardent même devant eux avec une détermination presque suspecte, ayant renoncé à consulter leur smartphone. J’ai croisé un chien qui hésitait à aboyer. Son maître lui a glissé : « Pas ici. » L’animal a immédiatement compris et écrasé son aboiement dans un furtif bâillement.

Il faut dire que la ville semble désormais placée sous un principe simple : prévenir avant d’imaginer, encadrer avant que cela ne déborde, réglementer jusqu’à l’imprévisible. Même le hasard paraît avoir été prié de se faire discret. Je n’ai croisé aucun événement fortuit. Tout semblait prévu, calibré, validé.

Je dois reconnaître que l’ensemble est impressionnant. Une efficacité presque totale. Plus rien ne dépasse. Plus rien ne surprend. Et pourtant, en quittant la Promenade, j’ai cru voir, au loin, une vague légèrement désobéir. Rien de spectaculaire – juste un frémissement, un écart, une petite insolence liquide. Elle a immédiatement été rappelée à l’ordre.

Mais pendant une seconde, à peine, Nice m’a semblé redevenir elle-même.

Hier alliés, aujourd’hui frères ennemis.


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