Etats-Unis : la désaffection française prend son visa sans retour.

Il faut croire que Donald Trump aura réussi là où tant de campagnes militantes avaient échoué, puisqu’il n’aura suffi ni de slogans, ni de pétitions, ni même d’appels au boycott pour détourner les Français des Etats-Unis, mais simplement d’une pratique du pouvoir suffisamment spectaculaire pour transformer un voyage rêvé en légère appréhension, puis en hésitation, puis en renoncement poli, presque élégant, comme on décline une invitation devenue embarrassante.

Car enfin, il ne s’agit officiellement de rien, et surtout pas d’un boycott, puisque personne ne boycotte quoi que ce soit, chacun se contentant d’expliquer que les prix ont augmenté, que le kérosène coûte plus cher, que les billets d’avion ont flambé, que les hôtels sont devenus prohibitifs, que l’inflation américaine rend désormais le moindre hamburger comparable à un investissement patrimonial, et que, somme toute, l’Espagne ou le Canada offrent des couchers de soleil tout aussi honorables sans exiger de passer par une série de contrôles dont l’intensité évoque parfois moins l’accueil touristique que l’interrogatoire préventif.

Et pourtant, derrière cette accumulation de raisons parfaitement rationnelles, se dessine une cohérence que les professionnels du tourisme commencent eux-mêmes à nommer avec une franchise prudente, puisqu’ils évoquent désormais un « effet Trump », formule commode qui permet de désigner sans trop insister le fait qu’un pays peut, en quelques années, se rendre moins désirable non pas en cessant d’exister, mais en modifiant subtilement l’atmosphère qui entoure son existence, comme si l’air lui-même devenait plus lourd à respirer à mesure que le discours politique se tend.

Il serait naturellement excessif, quoique tentant, d’attribuer à Donald Trump la responsabilité directe de la hausse du prix du kérosène, encore que l’on puisse raisonnablement supposer qu’une politique internationale consistant à multiplier les tensions, à entretenir des foyers de conflit et à considérer la géopolitique comme un prolongement du rapport de force intérieur ne contribue pas exactement à stabiliser les marchés énergétiques, lesquels ont cette particularité de réagir avec une sensibilité presque nerveuse à la moindre démonstration de puissance.

De la même manière, il serait sans doute abusif de rendre le président américain personnellement responsable de l’inflation qui frappe son pays, mais il devient plus difficile de ne pas établir un lien entre une gouvernance qui privilégie la confrontation, l’imprévisibilité et la démonstration permanente, et un climat économique où les prix s’emballent, où les investisseurs s’inquiètent et où le simple fait de planifier des vacances se transforme en exercice d’anticipation géopolitique.

Ainsi se met en place un phénomène d’autant plus remarquable qu’il ne dit pas son nom, puisque les Français ne boycottent pas les États-Unis, ils les contournent, ils les repoussent à plus tard, ils les remplacent par d’autres destinations, ils expliquent qu’ils iront une autre année, dans un autre contexte, lorsque les choses se seront calmées, comme si le tourisme, activité légère par excellence, était devenu soudainement dépendant d’un équilibre du monde que chacun sent vaciller sans toujours savoir l’exprimer.

Ce glissement, que confirment les chiffres avec une régularité presque méthodique, puisqu’on observe une baisse continue des visiteurs internationaux, une diminution sensible des voyageurs français et un recul encore plus marqué des réservations pour les mois à venir, ne relève pas d’un accident conjoncturel, mais d’une transformation plus profonde du rapport à une destination qui cesse d’être évidente pour devenir discutable, voire négociable intérieurement, ce qui constitue sans doute la forme la plus subtile et la plus durable du désamour.

Il faut dire que l’entrée sur le territoire américain, autrefois perçue comme une formalité administrative un peu fastidieuse mais sans conséquence, s’accompagne désormais d’un imaginaire plus chargé, où se mêlent la crainte d’un contrôle tatillon, l’incertitude liée aux règles changeantes et le sentiment diffus que le visiteur, loin d’être attendu, doit d’abord se justifier, comme si le voyage commençait par une forme de mise à l’épreuve.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les destinations alternatives connaissent un regain d’intérêt, non pas parce qu’elles seraient objectivement supérieures, mais parce qu’elles offrent ce que les États-Unis semblent momentanément avoir perdu, à savoir une promesse de simplicité, de légèreté et d’évidence, toutes qualités que le climat politique actuel tend à dissiper avec une constance remarquable.

Il serait évidemment caricatural de prétendre que Donald Trump est seul responsable de cette évolution, mais il devient de plus en plus difficile de soutenir qu’il y est étranger, tant son style, ses choix et sa manière de gouverner semblent produire des effets qui dépassent largement le cadre strictement politique pour atteindre jusqu’aux comportements les plus ordinaires, y compris celui, apparemment anodin, de choisir une destination de vacances.

Et c’est peut-être là que réside la véritable singularité de la période, car il est rare qu’un président parvienne à influencer à ce point non seulement les équilibres internationaux, mais aussi l’imaginaire touristique d’un continent entier, au point que renoncer à New York ou à la Californie ne relève plus seulement d’un calcul budgétaire, mais d’un sentiment plus diffus, presque instinctif, qui consiste à se dire, sans forcément le formuler ainsi, que ce n’est peut-être pas le moment.


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