Patrick Bruel, la guillotine avant l’audience.

La France adore les procédures simplifiées. Jadis, il fallait une enquête, des témoignages contradictoires, des magistrats, des audiences, parfois même des avocats pénibles qui réclamaient des preuves. Tout cela prenait un temps fou. Heureusement, notre époque a inventé une justice plus agile, plus connectée, plus participative : le tribunal émotionnel à ciel ouvert, avec notification push et indignation permanente.

L’affaire est désormais bien rodée. Une accusation surgit, les réseaux sociaux s’embrasent, chacun se découvre une compétence de juge d’instruction, de procureur et parfois même de bourreau. Le dossier ? Incomplet. Les faits ? À établir. La défense ? Quelle défense ? Quand l’opinion a déjà rendu son verdict, les tribunaux deviennent presque une formalité administrative.

Dans cette logique admirable, Patrick Bruel ne devrait d’ailleurs pas seulement être empêché de monter sur scène. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Il conviendrait également de supprimer ses chansons des plateformes, d’effacer son nom des affiches, de flouter son visage sur les anciennes captations télévisées et, par souci de cohérence républicaine, d’interdire à quiconque d’avoir fredonné Casser la voix sans autorisation morale préalable.

Le principe de présomption d’innocence est devenu une vieille superstition juridique, un peu comme les cabines téléphoniques ou la politesse parlementaire. Quelle idée archaïque que de considérer qu’un individu demeure innocent tant qu’un tribunal n’a pas statué. Nous vivons à l’ère du ressenti souverain, où la conviction immédiate tient lieu de preuve et où l’émotion, promue au rang de jurisprudence, dispense avantageusement de toute contradiction.

Qu’on choisisse de boycotter un artiste, voilà qui relève encore de la liberté individuelle. Personne n’est obligé d’acheter une place, de remplir une salle ou d’applaudir un rappel. Le consommateur moderne vote avec sa carte bancaire, parfois plus efficacement qu’avec son bulletin de vote. Mais transformer le désaccord moral en expédition punitive devant un théâtre ou un domicile relève d’une conception assez inventive de l’État de droit. La République, sauf réforme récente, n’a pas encore confié le maintien de l’ordre aux brigades de l’indignation instantanée.

Le plus fascinant reste cette certitude absolue qui saisit les foules contemporaines. Plus besoin d’attendre les faits, les nuances ou les décisions de justice ; l’intuition collective suffit. C’est rapide, économique et très satisfaisant psychologiquement. Robespierre aurait adoré disposer d’un compte X.

Il ne s’agit évidemment pas de nier la gravité d’éventuels faits ni de sanctuariser les célébrités derrière leurs projecteurs. Si la justice établit des responsabilités, les conséquences devront suivre. Mais entre l’impunité et le lynchage préventif, une civilisation mature est censée conserver un espace appelé droit.

C’est un concept ancien, un peu poussiéreux, mais qui avait jusqu’ici l’avantage d’éviter que la foule ne décide, entre deux hashtags, qui mérite encore de travailler.


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