Et si on bloquait le détroit de Bab-el-Mandeb ?

La guerre moderne ne se joue plus seulement sur les territoires, elle se joue sur les détroits, ces étranglements invisibles par lesquels transite la respiration du monde, et il est frappant de constater que, tandis que les Etats-Unis ont choisi de verrouiller le détroit d’Ormuz pour asphyxier l’Iran, Téhéran semble répondre non pas frontalement, mais latéralement, en activant une autre géographie, plus discrète et tout aussi vitale.

Car au sud de la mer Rouge, entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée, se trouve le détroit de Bab el-Mandeb, ce passage étroit par lequel transite une part considérable du commerce mondial, notamment les flux énergétiques reliant le Golfe à l’Europe via le canal de Suez, et dont la fragilité apparaît aujourd’hui comme le miroir exact de celle d’Ormuz.  

Or ce qui, il y a encore quelques mois, relevait d’une hypothèse stratégique est désormais ouvertement évoqué, puisque les autorités iraniennes ont laissé entendre que, si la pression américaine se poursuivait, leurs alliés pourraient à leur tour perturber ce passage, transformant ainsi un conflit régional en crise systémique du commerce mondial.  

Dans ce dispositif, les Houthis occupent une place centrale, non pas comme une simple milice locale, mais comme un acteur capable d’agir à distance pour le compte de Téhéran, tout en conservant une marge d’autonomie suffisante pour maintenir une ambiguïté stratégique. Leur implantation le long des côtes yéménites leur confère en effet une capacité directe d’action sur le détroit, qu’ils ont déjà démontrée par le passé en perturbant le trafic maritime à l’aide de missiles, de drones ou d’attaques ciblées contre des navires commerciaux.  

Cette capacité n’est pas théorique, et elle ne repose même pas nécessairement sur un blocage total, car comme le soulignent plusieurs analystes, il suffit que la menace soit crédible pour que les compagnies maritimes renoncent à emprunter cette route, incapables d’obtenir des assurances dans une zone devenue trop risquée, ce qui revient de facto à ralentir, détourner ou renchérir l’ensemble des flux commerciaux.  

Les signaux récents vont précisément dans ce sens, puisque des incidents impliquant des embarcations armées ont été signalés au large du Yémen, tandis que les Houthis réaffirment leur disponibilité à entrer pleinement dans le conflit aux côtés de l’Iran, avec pour cible privilégiée ce point de passage stratégique qu’est Bab el-Mandeb.  

Dès lors, une forme de symétrie inquiétante se dessine, dans laquelle les Etats-Unis contrôlent l’accès au Golfe persique tandis que l’Iran, par l’intermédiaire de ses alliés, menace de verrouiller la sortie de la mer Rouge, comme si le conflit s’étendait non pas en surface, mais en profondeur, en prenant en étau les principales artères du commerce mondial.

Ce basculement est d’autant plus préoccupant que le détroit de Bab el-Mandeb transporte une part essentielle du trafic maritime entre l’Europe et l’Asie, représentant plusieurs millions de barils de pétrole par jour et une fraction significative des échanges globaux, de sorte qu’une perturbation prolongée aurait des effets immédiats sur les prix de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et, au-delà, sur l’équilibre économique mondial.  

Il ne s’agit donc pas simplement d’une extension géographique du conflit, mais d’un changement de nature, dans lequel les détroits deviennent des leviers stratégiques, des instruments de pression capables de produire des effets globaux sans nécessiter d’engagement militaire massif, et où chaque acteur cherche à compenser son désavantage direct par un avantage indirect.

Dans cette logique, les Houthis apparaissent comme le maillon opérationnel d’une stratégie plus large, celle d’un Iran qui, confronté à un blocus frontal dans le détroit d’Ormuz, pourrait choisir de répondre par une forme de blocus périphérique, moins visible mais potentiellement tout aussi déstabilisateur, transformant la mer Rouge en zone de friction permanente.

Ainsi se met en place un scénario dans lequel deux détroits, distants de plusieurs milliers de kilomètres, se répondent comme les deux mâchoires d’un même étau, l’un contrôlé par la puissance navale américaine, l’autre menacé par des forces irrégulières mais déterminées, et entre lesquels circule l’essentiel de l’énergie mondiale.

Dans cette configuration, la question n’est plus de savoir si le conflit s’étend, mais comment il se reconfigure, et jusqu’où cette logique d’étranglement réciproque peut être poussée avant que l’économie mondiale elle-même ne devienne le principal champ de bataille.


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