« Clavicular » : le marteau et la vérité.

Braden Eric Peters a trouvé la solution. Chaque matin, avant même le café, il se place face au miroir et, avec la gravité d’un moine chartreux, s’assène quelques coups de marteau bien sentis sur les pommettes et la mâchoire. Non pas pour se punir, mais pour « optimiser » la structure osseuse. L’époque ne parle plus d’âme, elle parle d’angles. Et qui veut ressembler à Pete Hegseth doit s’en donner les moyens, bible et Jack Daniel en moins.

Il faut dire que nous vivons un moment de grande révélation. Partout, sur les réseaux, des jeunes hommes découvrent enfin « la vérité ». Cette vérité a ceci de remarquable qu’elle tient en quelques slogans, répétés à l’infini, et qu’elle explique tout : les échecs amoureux, les frustrations, les silences gênés lors des soirées. Si une femme refuse, ce n’est plus une rencontre manquée, c’est un complot civilisationnel.

Dans ce grand théâtre numérique, Braden Eric Peters apparaît comme une figure presque christique, sauf qu’il ne tend pas l’autre joue, il la retravaille. A coups de marteau. Le geste est symbolique, bien sûr. Il s’agit de corriger le réel, de le forcer à correspondre à une image idéale. Quitte à ce que l’image saigne ou « hematomise » un peu.

Pendant ce temps, les forums s’embrasent. On y parle de « marché sexuel », de « hiérarchie naturelle », de « vérité biologique ». Le vocabulaire se veut scientifique, mais l’émotion affleure partout, brute, mal contenue. On ne pleure pas, on théorise. On ne doute pas, on affirme. Et surtout, on accuse.

Car la vérité révélée a ses coupables. Les femmes, bien sûr, coupables de choisir, ce qui reste, dans certains esprits, une provocation insupportable. Mais aussi la société, les films, l’école, et même parfois les chats, qui, par leur indifférence proverbiale, semblent participer à l’humiliation générale.

Il faut reconnaître à cette époque un certain sens de la cohérence. Jamais l’injonction à « être soi-même » n’a été aussi forte, et jamais les tutoriels pour devenir quelqu’un d’autre n’ont été aussi nombreux. On apprend à parler, à marcher, à séduire, à exister. Et, pour les plus motivés, à se redessiner le visage à la masse.

Ce qui frappe, finalement, ce n’est pas la violence affichée, mais sa direction. Elle ne part pas d’un excès de puissance, mais d’une fragilité mal digérée. Le marteau, au fond, ne sert pas seulement à frapper les pommettes. Il sert à faire taire quelque chose. Une inquiétude, un doute, une peur très simple : ne pas être choisi.

Et dans le vacarme des coups répétés, cette peur devient doctrine. Puis contenu. Puis tendance. A la fin, il ne reste qu’un bruit sourd, régulier, presque rassurant. Celui du marteau sur l’os. Et cette idée, obstinée, qu’à force de frapper le réel, il finira bien par céder.

« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un marteau et d’un parapluie » (à la manière d’Issidore Ducasse, dans les Chants de Maldoror)


Commentaires

Une réponse à « « Clavicular » : le marteau et la vérité. »

  1. Avatar de Hirtzberger
    Hirtzberger

    Merci .
    Je découvre B E Peters et vais de ce pas me refaire le portrait !
    Article intéressant mais quelle tristesse que ce monde

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