Il ne s’agit pas d’un drame spectaculaire, ni d’un effondrement historique consigné dans les manuels, mais d’une érosion lente, presque imperceptible, qui transforme pourtant profondément la vie quotidienne : la disparition progressive de la politesse ordinaire. Ce petit ensemble de gestes, de mots et d’attentions minuscules qui rendait la cohabitation humaine plus douce semble s’être dilué dans l’air du temps, remplacé par la hâte, l’écran et la conviction discrète que chacun est seul au centre du monde. À travers scènes banales, souvenirs personnels et observations un brin ironiques, cette chronique explore ce glissement silencieux qui nous fait vivre côte à côte… sans vraiment nous rencontrer.
Les autorités morales lancent un appel à témoins, car la politesse, espèce autrefois répandue dans les couloirs, les commerces et les transports, semble avoir quitté le territoire sans laisser d’adresse. On suppose qu’elle a fui discrètement, peut-être à l’aube – à l’heure où blanchit la campagne – pendant que nous vérifiions pour la quatorzième fois une notification qui n’exigeait absolument rien de nous. Toujours est-il que chacun avance désormais dans l’espace public comme s’il était seul dans un documentaire animalier où les autres usagers tiendraient le rôle de buissons, de bancs ou de mobilier urbain légèrement mobile.
Autrefois, lorsqu’un être humain croisait un autre être humain, il produisait un son articulé appelé « bonjour », sorte de mot de passe social permettant d’ouvrir la porte du monde commun. Cette pratique archaïque a été remplacée par un regard plongé dans un écran, car établir un contact visuel semble comporter le risque extrême d’une interaction non planifiée, comme si dire bonjour exposait à une conversation, et qu’une conversation menaçait directement l’équilibre fragile de la journée et d’un métabolisme qui ne l’est pas moins.
Il existait aussi une coutume mystérieuse consistant à tenir la porte à la personne qui arrivait derrière soi. Ce geste est aujourd’hui perçu comme une prise de risque inutile, la règle moderne semblant recommander de lâcher la poignée avec la précision d’un sprinter passant le témoin, afin de tester les réflexes du suivant. L’entrée d’un bâtiment devient ainsi une épreuve sportive officieuse, mi-parcours d’obstacles, mi-examen de coordination motrice.
Dans les transports en commun, une légende raconte qu’on cédait sa place aux personnes âgées, aux femmes enceintes ou à ceux qui peinaient à rester debout. Cette tradition s’est dissoute dans une concentration intense sur les écrans, lesquels exigent visiblement une immobilité sacrée du corps et de la conscience. La rame se transforme alors en monastère numérique où chacun médite sur la profondeur de son fil d’actualité pendant que la réalité tangue à deux mètres.
La conversation relevait jadis d’un art délicat où l’on écoutait l’autre avant de répondre. Ce rituel a été simplifié grâce à une innovation remarquable : attendre que l’interlocuteur reprenne son souffle pour parler de soi. Cette technique optimise le temps de parole personnel tout en conservant l’illusion d’un échange équilibré, illusion que personne ne conteste puisque chacun applique la même méthode avec un sérieux scientifique.
Au restaurant, on observait autrefois un cérémonial étrange où l’on rangeait son téléphone pour regarder les convives. Cette coutume a été remplacée par une chorégraphie moderne dans laquelle chaque plat doit d’abord être photographié sous trois angles, retouché, publié et éventuellement béni par quelques cœurs numériques avant d’être goûté. Les participants à la table communiquent surtout avec des absents, ce qui évite les risques d’une conversation imprévisible avec les personnes physiquement présentes.
La politesse comprenait aussi l’art de ne pas parler trop fort au téléphone dans les lieux publics. Cette règle a été remplacée par une transparence totale de la vie privée, permettant à un wagon entier d’apprendre en direct l’évolution d’un conflit conjugal, d’un dossier médical ou d’une négociation professionnelle. Chaque déplacement devient un podcast collectif non sollicité.
Même la circulation piétonne, autrefois fondée sur une intuition mutuelle et quelques gestes d’excuse, fonctionne désormais selon un principe simple : celui qui marche en ligne droite les yeux fixés sur son écran bénéficie d’une priorité morale absolue. Les autres doivent s’adapter, se contorsionner ou disparaître pour ne pas perturber la trajectoire sacrée de l’utilisateur connecté.
Il serait toutefois trop facile d’attribuer cette érosion du savoir-vivre à la seule jeunesse contemporaine, comme si l’impolitesse avait été inventée en même temps que les smartphones. L’expérience montre que le phénomène est plus ancien et plus transversal. Lorsque j’étais professeur de lettres, il m’est arrivé bien des fois d’entrer en salle des professeurs et de lancer un « bonjour » à la cantonade avec la confiance naïve de celui qui croit encore aux formules magiques de la civilité. Il m’est arrivé tout aussi souvent que ce bonjour tombe au sol comme un mouchoir, sans écho, sans réponse, absorbé par les conversations en cours, les copies à corriger ou les pensées urgentes. Le silence qui suivait n’avait rien de spectaculaire, rien d’agressif, mais il disait déjà quelque chose : la politesse ne disparaît pas dans un grand fracas, elle s’efface à bas bruit, dans ces micro-absences qui finissent par devenir la norme.
Cette évolution ne doit rien au hasard. L’individualisme figure en tête des suspects, chacun semblant convaincu d’être le personnage principal d’un film dont les autres ne seraient que des figurants. Les réseaux sociaux ont amplifié ce phénomène en habituant des foules entières à s’exprimer sans filtre et sans véritable écoute. Cette manière de parler – affirmer plus qu’écouter – a débordé dans la vie quotidienne, où toute opinion réclame un statut d’évidence et où le désaccord passe pour une agression.
A cela s’ajoute une horizontalité mal comprise, qui a parfois effacé non seulement les abus de hiérarchie, mais aussi les formes élémentaires de respect liées aux rôles et aux situations. Le tutoiement jaillit ainsi plus vite qu’un message vocal, non comme une proximité choisie, mais comme un raccourci relationnel évitant l’effort d’évaluer la distance appropriée avec l’autre.
Le théâtre le plus spectaculaire de cette transformation reste la file d’attente. Autrefois, l’ordre d’arrivée faisait foi et loi. Aujourd’hui, elle ressemble à un laboratoire d’optimisation individuelle où le resquilleur ne se voit pas comme un tricheur, mais comme un stratège persuadé que son besoin surpasse objectivement celui des vingt personnes qui patientent.
La mutation la plus profonde touche peut-être la capacité à reconnaître son tort. L’excuse, mécanisme social essentiel, semble menacée d’extinction. Admettre une erreur paraît vécu comme une perte de statut, si bien que l’on préfère justifier, minimiser ou détourner plutôt que de prononcer ces mots simples qui apaisaient tant de tensions.
La disparition de la politesse ne relève donc pas d’un complot, mais d’une lente transformation où l’attention aux autres a cédé la place à la gestion de soi, le respect des situations à l’égalité proclamée en toutes circonstances, et la capacité à dire « je me suis trompé » à l’art d’avoir toujours une bonne raison.
Et c’est peut-être cela, le plus ironique : nous partageons les mêmes rues, les mêmes portes, les mêmes couloirs, mais nous avançons comme des voisins de palier qui habiteraient le même immeuble en feignant d’ignorer qu’ils ont un voisin – jusqu’au jour où plus personne ne dira « bonjour », même par habitude, et où le silence nous semblera tout à fait normal.

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