Le « cas soc » n’est pas une injure, c’est une catégorie sociale – le C.S.P. – – (catégorie socio-professionnelle Moins Moins) à l’image de l’évaluation de la France par les agences de notation financière anglo-saxonnes. Bien plus le « cas soc » relève de la posture existentielle, un mode de présence au monde fondé sur le minimum d’effort, le maximum de bruit et une revendication permanente à être pris en charge par ce qu’il méprise. Le cas soc n’est pas marginal par accident : il a fait de la marge un confort, de l’échec un drapeau, de la plainte un métier à plein temps, des guichets pourvoyeurs d’aides diverses sa résidence secondaire.
On le reconnaît à sa capacité exceptionnelle à tout rater en rendant systématiquement les autres responsables de ses échecs. Le système, les élites, les profs, les parents, les migrants, les féministes, les juges, les journalistes, le dérèglement climatique : tous responsables, tous coupables, sauf lui. Le cas soc ne fait jamais d’erreur, il subit. Il ne choisit rien car il est une éternelle et innocente victime – et, à ce titre – refuse de voter. La liberté dont il jouit sans vergogne consiste à refuser toute responsabilité tout en exigeant des droits illimités.
Le cas soc entretient un rapport très particulier à la société : il la hait, mais la réclame, elle est le palladium à l’abri duquel il peut poursuivre son travail de sape. Il conspue l’État tout en attendant de lui allocations, aides diverses, excuses et reconnaissance. Il vomit la culture mais exige qu’on l’écoute. Il méprise le travail mais exige le respect. Il se dit « anti-système » depuis son canapé, smartphone en main, connexion fibre, prestations sociales à jour et opinions prémâchées par Cnews et Europe1, nappées de sauce Bolloré.
Sur les réseaux, le cas soc est dans son élément. Il y déploie son talent principal : l’indignation creuse, l’invective gratuite, l’injure anonyme. Il s’indigne de tout, sans rien comprendre, sans jamais lire, sans jamais vérifier, sans s’inquiéter des sources et encore moins de les croiser. Il confond opinion et éructation, débat et vocifération. Sa pensée tient en une punchline, son argumentation en un emoji colère. Toute complexité est une agression, toute nuance une trahison. Le cas soc a, sans le savoir, épousé l’idéologie MAGA et sa figure gauchiste inversée, le wokisme.
Le cas soc adore les postures radicales, à condition qu’elles ne lui coûtent rien et ne bouleversent pas sa petite existence étriquée. Il rêve de révolution mais refuse de se lever avant midi. Il réclame l’ordre mais transgresse tous les interdits. Il exige la liberté d’expression mais uniquement pour lui, comme un certain Donald Trump. Il invoque sans cesse le « bon sens », ce refuge commode de ceux qui ne veulent surtout pas penser.
Le plus fascinant, chez le cas soc, n’est pas son ignorance – elle est banale – mais sa fierté. Il revendique son inculture comme une preuve d’authenticité et éprouve la plus profonde méfiance à l’égard du savoir, perçu comme un instrument aux mains des élites manipulatrices. Lire, réfléchir, douter seraient sans nul doute des signes de faiblesse et d’allégeance à ces complotistes cultivés qui lui rendent l’existence si difficile.
Attention toutefois : le cas soc n’est ni pauvre par essence, ni exclu par fatalité. Il est souvent le produit d’une époque qui a confondu compassion et démission, tolérance et renoncement. Une société qui n’ose plus exiger finit par fabriquer des individus qui n’acceptent plus aucune règle, plus aucune attente ni aucun atermoiement mais réclament tout, tout de suite. De ce point de vue, le cas soc entretient un lien étroit avec la figure de l’enfant-roi, à telle enseigne que sous bien des cas sociaux, on retrouve l’enfant-roi qu’ils ont été : élevé sans limites, habitué à voir ses désirs satisfaits sans friction, et désormais persuadé que toute contrainte relève d’une injustice. Mais gardons-nous de conclusions par trop hâtives
Le cas soc n’est pas seulement un individu isolé, il est le symptôme d’un monde qui a renoncé à transmettre, à cadrer, à encadrer, à opposer un refus clair. Un monde qui préfère l’excuse à l’éducation, l’empathie molle à la responsabilisation, l’évitement du conflit à l’exigence de l’effort. Cette stratégie de l’évitement plonge également ses racines dans le terreau de l’éducation. Il suffit d’observer certaines pratiques éducatives pour comprendre comment se fabrique, très tôt, le futur cas social : des parents qui confondent amour et démission, protection et abdication, bienveillance et abandon de toute règle. Le culte de l’enfant roi ne peut qu’engendrer celui de la vache sacrée.
En effet, tant qu’on continuera à traiter le cas soc comme une victime sacrée et intouchable plutôt que de le traiter comme un adulte responsable de ses actes et de ses choix, il prospérera et – vache sacrée – continuera à brouter les plates-bandes sociales. Bruyant, sûr de lui, péremptoire, persuadé d’avoir raison contre tous et contre le réel qui a le tort de ne pas lui obéir.
Car le cas soc ne demande pas à être aidé ni sauvé. Il exige qu’on s’adapte à sa médiocrité – et baptise cette capitulation « justice sociale ».

Laisser un commentaire