Je croyais pourtant être préparé à l’évolution du monde, car j’avais survécu au participe passé employé avec avoir et aux SMS sans voyelles, traversé les réformes successives de l’orthographe sans sombrer, accepté l’écriture inclusive avec une dignité toute administrative, et toléré que l’expression « du coup » serve désormais de charnière logique, de conclusion et parfois même d’argument.
Quarante années passées à enseigner les subtilités du subjonctif imparfait à des adolescents que la littérature inquiétait davantage qu’elle ne les séduisait m’avaient convaincu que rien ne pourrait plus sérieusement ébranler mon édifice grammatical, lequel reposait sur Racine, la concordance des temps et une foi indéfectible dans la proposition subordonnée relative.
Je me trompais avec une innocence que je qualifierais aujourd’hui de pré-numérique.
Tout commença un dimanche paisible, qui fut autrefois consacré au recueillement, au gigot dominical et aux discussions portant sur la météo et l’accord du participe passé, lorsque mon petit-fils, affalé sur le canapé dans une posture qui aurait nécessité l’intervention simultanée d’un kinésithérapeute et d’un exorciste, déclara avec un enthousiasme déconcertant que la soirée de la veille « c’était une vraie boulangerie ».
Je ressentis d’abord une chaleur inhabituelle irradier mon bas-ventre, suivie d’un élan d’espoir, car je crus discerner dans cette phrase le signe d’un retour inattendu vers l’artisanat, la transmission des savoir-faire et le respect du levain naturel, si bien que je demandai, avec l’émotion d’un homme qui croit encore aux métiers manuels, quels pains avaient été produits et si la jeunesse redécouvrait enfin la noblesse de la croûte dorée, de la mie alvéolée et des miches bien galbées.
Il me regarda avec la bienveillance qu’on réserve aux meubles anciens que l’on n’ose ni jeter ni restaurer, puis il m’expliqua que cette boulangerie-là désignait un rassemblement de personnes physiquement avantagées, ce qui me révéla brutalement que le pain avait quitté le domaine alimentaire pour rejoindre celui de la métaphore humaine.
Je compris alors que la langue française, que j’avais servie pendant quatre décennies avec une fidélité quasi militaire, me levant aux aurores – tel un boulanger consciencieux pour corriger quelques copies – avait décidé de poursuivre son existence sans moi, qu’elle avait décidé de me quitter sans préavis, tandis que je demeurais sur le quai avec mes accords du participe passé et mes illusions de cohérence sémantique, cherchant à situer le moment où la baguette était devenue un mannequin.
Depuis ce jour, chaque conversation familiale prend l’allure d’une embuscade linguistique, car ma petite-fille m’annonça un matin que son « crush » lui avait donné un « ick », ce qui me conduisit à consulter un vieux dictionnaire médical en redoutant une réaction allergique, alors qu’elle désignait simplement un garçon qui mâchait bruyamment et qui provoquait chez elle un effondrement sentimental désormais qualifié d’événement lexical.
J’appris ensuite qu’une jeune femme affirmant qu’elle était « en main character era » signifiait qu’elle se considérait comme l’héroïne de sa propre existence, ce qui m’aurait semblé autrefois relever de l’orgueil voire d’une hybris toute trumpienne – mais qui constitue aujourd’hui un état d’esprit parfaitement assumé et socialement validé.
Lorsque j’entendis mon petit-fils déclarer « je suis en PLS, j’ai trop honte », je cherchai d’abord une civière et un personnel médical compétent, avant de comprendre qu’il décrivait un embarras passager avec un vocabulaire emprunté aux urgences, ce qui démontre que même la détresse s’est dotée d’un service de communication.
On me présenta également un jeune homme séduisant comme « un mur », ce qui me plongea dans une méditation involontaire sur le mur de Berlin, lequel avait divisé une ville et symbolisé l’enfermement, tandis que le mur contemporain attire désormais les regards, les compliments et les demandes d’abonnement. Moi qui ai enseigné que le mur sépare, isole, enferme… voilà qu’il attire désormais.
Le coup le plus rude survint lorsqu’on me qualifia de « PNJ », car je découvris que j’étais devenu un Personnage Non Joueur, c’est-à-dire une silhouette d’arrière-plan dans le grand jeu vidéo de l’existence, une sorte de mobilier humain, une vulgaire étagère pour livres classiques poussiéreux alors que j’avais consacré ma vie à transmettre Corneille et Racine et à les dépoussiérer pour les rendre accessibles à des cerveaux de moins en moins aptes à les comprendre.
Je compris que le langage n’avait pas seulement changé de mots, mais qu’il avait changé de gravité, car l’expression « calme-toi le prix » ne relevait pas d’une exhortation philosophique à la modération, mais constituait une protestation face à un montant jugé excessif, tandis que « masterclass » ne désignait plus un cours d’excellence, mais la moindre réussite vaguement spectaculaire et instantanément « instagrammable »
Je vis désormais sur mes gardes, car lorsque j’entends « en vrai », je sais que la phrase précédente relevait d’une dimension fictive, et lorsque mon petit-fils me répond « forshur », je ferme les yeux et je pense à Molière, dont je me plais à imaginer qu’il aurait pris des notes avec une curiosité amusée. Depuis ce jour, je n’ose plus entrer dans une boulangerie sans vérifier qu’on y vend du pain.
Je ne prétends plus que la langue française se meurt, car je constate plutôt qu’elle traverse une adolescence tapageuse, créative et légèrement ingrate, tandis que moi, ancien professeur à la retraite, je demeure tel un vestige grammatical qui murmure encore que le participe passé s’accorde avec le complément d’objet direct placé avant, même si personne n’a plus l’intention de placer quoi que ce soit avant quoi que ce soit.

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