Le refus désormais répété de l’Ambassadeur des Etats-Unis, de se présenter en personne à une convocation officielle du ministère français des Affaires étrangères ne saurait être réduit à une simple contrariété d’agenda ou à un banal incident protocolaire, car il exprime avec une netteté presque pédagogique cette suffisance tranquille dont la puissance américaine contemporaine semble avoir fait une seconde nature, suffisance qui transforme l’absence en déclaration implicite et la chaise vide en geste politique, comme si la courtoisie institutionnelle relevait d’une option décorative plutôt que d’un principe structurant des relations entre États.
Que l’on y voie une manifestation d’assurance ou un symptôme d’indifférence calculée, le message perçu de ce côté-ci de l’Atlantique demeure difficile à édulcorer, puisqu’il suggère moins une distance diplomatique qu’un certain mépris à l’égard des usages européens et, plus spécifiquement, à l’égard de la France, pays pourtant lié aux États-Unis par une histoire commune dont chacun aime à rappeler, dans les discours commémoratifs, la densité symbolique et la chaleur rhétorique, alors même que les gestes contemporains semblent parfois s’employer à en refroidir la mémoire.
Il serait d’ailleurs naïf d’ignorer que cette désinvolture s’inscrit dans un climat plus large où Washington, sous l’impulsion du président Donald Trump, cultive une relation singulière avec les règles, qu’elles relèvent du droit interne ou du droit international, ainsi qu’en témoigne la contestation publique d’une décision de la Cour suprême ayant jugé illégales certaines hausses tarifaires, suivie de l’annonce résolue de passer outre et d’imposer une augmentation générale des droits de douane, geste qui, sous couvert de volontarisme économique, confère à la hiérarchie des normes l’allure d’une matière flexible et à la séparation des pouvoirs celle d’une recommandation négociable.
Dans un tel contexte, l’attitude d’un ambassadeur qui préfère déléguer sa présence à un collaborateur cesse d’apparaître comme une singularité individuelle pour devenir l’écho presque logique d’une philosophie politique plus vaste, philosophie selon laquelle la règle commune, qu’elle soit diplomatique, juridique ou multilatérale, ne tire sa force que de la convenance qu’on lui accorde, tandis que l’Organisation des Nations unies et les cadres traditionnels de la coopération internationale semblent relégués au rang d’instances consultatives dont l’autorité varie au gré des intérêts stratégiques.
Ce qui confère à l’épisode une saveur particulière tient toutefois à la dissonance historique qu’il révèle, car à mesure que s’approche le deux cent cinquantième anniversaire de l’aide française à l’indépendance américaine, aide incarnée dans l’imaginaire collectif par la figure lumineuse du Marquis de La Fayette, la répétition de ces absences calculées paraît moins relever d’une simple entorse aux usages que d’un contraste saisissant avec la mémoire d’une alliance fondée sur l’engagement, le risque partagé et cette idée, aujourd’hui invoquée avec gravité dans les cérémonies, que la coopération franco-américaine constituerait un héritage précieux.
Il en résulte une impression paradoxale dans laquelle la première puissance mondiale, tout en célébrant l’amitié historique et les valeurs communes, semble parfois considérer que les marques élémentaires de considération diplomatique relèvent d’un formalisme dispensable, laissant ses partenaires européens oscillant entre la réprobation polie, la perplexité lucide et cette interrogation persistante, formulée à voix basse dans les couloirs feutrés des chancelleries, qui consiste à se demander si la coopération invoquée avec emphase demeure une pratique vivante ou si elle ne devient, peu à peu, un souvenir commode convoqué pour l’ornement des discours.

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