Il fut un temps – les plus de trente ans s’en souviennent encore avec une émotion un peu humide – où les adolescents parlaient français. Certes, un français approximatif, parfois mal coiffé, ponctué d’expressions mystérieuses comme « c’est cool » ou « c’est nul », mais enfin un français reconnaissable, qui aurait encore permis à Racine de comprendre la conversation en fronçant légèrement les sourcils et en sollicitant les avis éclairés de Molière, plus familier du langage paysan, que Monsieur l’Historiographe du Roi.
Aujourd’hui, la situation a évolué. L’adolescent contemporain pratique une langue nouvelle, composite, dynamique, faite d’interjections bondissantes et de mots venus d’un peu partout voire de nulle part. Le phénomène le plus visible est l’apparition d’une particule universelle, le « tcheu », qui semble avoir colonisé la conversation comme une plante invasive dans un jardin municipal, à l’image de celui qui jouxte ma modeste propriété.
Le « tcheu » est une merveille grammaticale. Il peut remplacer une ponctuation, un adverbe, une émotion ou, dans certains cas, une pensée complète. « Tcheu, il est tard », « Tcheu, c’est abusé », « Tcheu, la vie ». On ignore encore si ce mot possède un sens précis, mais son usage intensif suggère qu’il sert surtout à combler les espaces autrefois occupés par le vocabulaire, la pensée et la réflexion.
Car c’est là le second phénomène remarquable : la contraction spectaculaire du lexique. Le vocabulaire adolescent se rétracte progressivement, tel un pull en laine passé par erreur au sèche-linge. Là où la langue française offrait plusieurs milliers de mots pour exprimer la nuance, la conversation moderne semble parfois se satisfaire d’une poignée d’expressions polyvalentes : « wesh », « frère », « c’est carré », « c’est lourd », « c’est éclaté ».
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas l’apanage de la jeunesse. Il suffit d’écouter certains dirigeants politiques pour constater que l’économie de vocabulaire peut aussi être une stratégie rhétorique. Donald Trump, par exemple, a élevé la répétition lexicale au rang de méthode oratoire. Son registre repose sur quelques adjectifs héroïques – « tremendous », « incredible », « amazing », « fantastic » – qu’il répète ad nauseam avec l’enthousiasme d’un vendeur de voitures d’occasion découvrant chaque matin le même modèle comme une révolution industrielle. Chez lui, tout est toujours « énorme », « incroyable », « jamais vu ». Si les adolescents compressent leur vocabulaire par paresse, Trump le simplifie par inculture et par emphase. Trump semble considérer que le dictionnaire est un buffet dont il aurait décidé de ne goûter qu’à quelques plats : « tremendous », « incredible », « fantastic » et « great ». Le reste du menu paraît lui sembler superflu.
A ces éléments s’ajoute, chez les jeunes, un usage généreux de mots d’origine arabe ou maghrébine, souvent employés avec une créativité phonétique qui ferait hésiter un linguiste du Caire. Les termes circulent, se transforment, se contractent. Il en résulte une langue rapide, expressive et parfois aussi opaque qu’un manuscrit médiéval trouvé dans une cave humide.
Le phénomène fascine les sociologues, inquiète les professeurs et amuse les parents, qui découvrent soudain qu’ils vivent sous le même toit que des locuteurs d’une langue dont ils ne possèdent pas le dictionnaire. Il arrive d’ailleurs que les parents assistent à ces conversations avec la même perplexité qu’un archéologue découvrant une langue disparue, écoutant des échanges amphigouriques avec la concentration d’un linguiste déchiffrant une tablette sumérienne.
Mais gardons-nous de juger trop sévèrement. Chaque génération invente son jargon comme elle choisit sa coiffure : avec une liberté totale et un mépris assumé pour l’avis des générations précédentes. Les adolescents bricolent leur idiome avec l’enthousiasme d’un DJ remixant des morceaux linguistiques venus d’un peu partout.
Simplement, on ne peut s’empêcher d’observer un paradoxe délicieux : jamais les moyens de communication n’ont été aussi nombreux, et jamais les conversations n’ont semblé reposer sur un vocabulaire aussi compact et aussi limité. Comme si l’humanité, après avoir inventé la bibliothèque d’Alexandrie, avait finalement décidé de converser avec une trousse de dix mots et trois interjections. Mais l’absence de nuances lexicales va de pair avec le monde actuel qui a banni la nuance pour choisir résolument le clivage.
Mais rassurons-nous : l’adolescence est une maladie passagère. La plupart des patients finissent par guérir vers l’âge de vingt-cinq ans, au moment précis où ils découvrent que le mot « facture » possède, lui aussi, une richesse lexicale insoupçonnée.
Ainsi va le progrès linguistique : nos ancêtres ont mis des siècles à enrichir la langue française, et deux générations suffisent à la faire tenir dans une conversation de dix mots. À ce rythme, l’Académie française finira peut-être par publier un dictionnaire de poche… de six pages.

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