Le protoxyde d’azote : le gaz qui fait rire sauf les urgences.

Certes, l’époque n’est pas exactement un festival d’optimisme et les raisons de s’inquiéter poussent plus vite que les mauvaises herbes après la pluie. Pourtant, voilà qu’un gaz censé faire gonfler la chantilly se retrouve promu au rang d’outil existentiel, comme si l’on avait enfin trouvé un filtre chimique capable de transformer la réalité en vidéo floue, tremblante, mais vaguement supportable, un peu comme ces lunettes de fête foraine qui déforment tout sauf le prix à payer ensuite.

Il fallait bien que notre temps invente une ivresse à la fois légale, jetable et vendue au rayon pâtisserie, et le protoxyde d’azote s’est présenté avec la discrétion d’un ustensile de cuisine et l’efficacité d’un sketch sans chute. Jadis compagnon fidèle des gâteaux d’anniversaire, il est devenu partenaire officiel des fins de soirée, pendant que les trottoirs se couvrent de cartouches vides comme si la ville s’était transformée en champ de douilles après une bataille entre la gravité et le fou rire.

Les élus, qui savent rédiger des règlements aussi épais que des encyclopédies lorsqu’il s’agit de la hauteur des parasols ou de l’alignement des terrasses, semblent soudain saisis d’une lenteur administrative proche du ralenti cinématographique. Ils observent ce gaz qui circule librement avec l’air perplexe de ceux qui cherchent la bonne case dans un formulaire alors que le formulaire, lui, n’a pas prévu la case « ivresse en spray ».

On pourrait croire que la jeunesse, qui se voit déjà privée de logements abordables, de perspectives claires et de services publics dignes de ce nom, a trouvé dans ces ballons gonflés de gaz une métaphore parfaite de l’époque. Tout y est léger, rapide, euphorique, puis suivi d’une retombée brutale, exactement comme les promesses d’avenir que l’on distribue aujourd’hui avec la générosité d’un prospectus publicitaire. Cependant, cette poésie sociologique n’a pas l’air de troubler outre mesure les hémicycles, où l’on préfère parler d’innovation et de start-up pendant que les cartouches s’accumulent devant les lycées ou dans les toilettes des gares, comme une installation d’art contemporain intitulée « La joie en aluminium ».

Le plus savoureux, si l’on peut employer ce mot sans rougir, tient au fait que la substance flotte dans une zone juridique aussi floue qu’un lendemain de fête. Elle n’est pas tout à fait drogue, pas tout à fait anodine, ce qui donne à la répression des allures de rappel à l’ordre pour stationnement gênant, alors que les services d’urgence, eux, voient arriver des jeunes désorientés, blessés après une chute ou impliqués dans des accidents de la route, parce que le fou rire chimique ne fournit jamais de tutoriel pour négocier un trottoir, un escalier ou un feu rouge.

On assiste ainsi à une scène délicieusement absurde où un produit capable de provoquer pertes de connaissance, troubles neurologiques et comportements à risque circule avec la respectabilité d’un accessoire de cuisine, pendant que les autorités assurent, d’un ton très posé, que la situation est « suivie avec attention ». Or, dans la langue administrative, cette formule ressemble souvent à la promesse de surveiller un ballon qui s’envole jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les immeubles.

Si l’on osait un dernier jeu de mots, on dirait que la situation est véritablement stupéfiante, non seulement à cause des effets du gaz, mais parce qu’elle révèle ce talent collectif pour découvrir un phénomène massif lorsque les réseaux sociaux en débordent, que les trottoirs en témoignent et que les urgences en ont déjà fait la comptabilité. Cela permet ensuite d’annoncer des « groupes de travail » dont la production principale tient en communiqués rassurants, comme si l’on tentait d’éteindre un incendie avec un dossier PowerPoint.

La satire ne vise pas les jeunes, qui expérimentent souvent ce que la société laisse traîner à portée de main, comme on laisse un paquet de bonbons ouvert sur la table en s’étonnant ensuite qu’il soit vide. Elle vise cette chorégraphie politique où l’on réussit l’exploit d’être très ferme en discours et remarquablement léger en action, comme si, à force de respirer l’air du temps, nous avions tous inhalé une petite dose de gaz qui fait sourire pendant que le problème, lui, continue de circuler à plein régime.


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