La France, pays de Descartes et de la dissertation en trois parties, du baccalauréat de philosophie et des copies doubles, vient peut-être d’inventer un nouveau modèle pédagogique appliqué au couple, puisque le mariage tend désormais à se définir sans ce que l’on appelait autrefois, dans le langage courant et judiciaire, le devoir conjugal obligatoire. On conserve l’inscription à l’établissement matrimonial, on garde la photo de classe et l’adresse commune, mais les travaux pratiques relèvent désormais de la seule volonté des participants.
L’Assemblée nationale examine en effet une proposition de loi qui vise à clarifier un point essentiel du droit, car le Code civil parle de communauté de vie entre époux et non de communauté de lit, et aucun article n’emploie l’expression de devoir conjugal. Cette notion provient surtout d’interprétations anciennes de la jurisprudence, qui ont parfois considéré que la vie commune impliquait une disponibilité sexuelle, alors même que le texte de loi ne le disait jamais explicitement.
La réforme cherche donc moins à supprimer une formule écrite noir sur blanc qu’à mettre fin à une lecture implicite qui pouvait conduire à considérer l’absence de relations sexuelles comme une faute dans un divorce. Les juges ne pourraient plus s’appuyer sur cette interprétation, puisque le consentement devient la règle centrale et que le mariage ne pourra plus être invoqué comme une sorte de présomption permanente d’accord.
Sur le plan du droit, l’intention apparaît sérieuse, cohérente et en phase avec l’évolution européenne qui place le consentement au cœur de toute relation intime. Sur le plan imaginaire, certains esprits taquins ont néanmoins l’impression d’assister à une réforme de l’Éducation nationale appliquée à la vie de couple, tant le vocabulaire du devoir semble migrer vers celui de l’option.
Pendant des siècles, le mariage fonctionnait comme un système scolaire ancien dans lequel l’inscription impliquait la présence, la présence impliquait la participation, et la participation aboutissait, avec une régularité variable mais tangible, à des résultats démographiques mesurables. La réforme actuelle ressemble plutôt à un mot soigneusement rédigé dans le carnet de correspondance qui préciserait que l’élève Mariage doit respecter le principe du consentement mutuel et que toute activité intime relève désormais de la décision libre et renouvelée des intéressés.
Le « devoir conjugal », qui n’existait pas comme terme juridique dans le Code civil mais comme construction culturelle et judiciaire, passe ainsi du statut de devoir surveillé socialement attendu au statut de devoir maison purement facultatif, que chacun peut envisager avec bonne volonté sans que personne ne vienne vérifier s’il a été fait. Les démographes, qui espéraient une classe nombreuse à la fin de l’année, observent déjà le tableau des effectifs avec l’air d’un proviseur qui découvrirait que la majorité des élèves a choisi l’option « réflexion personnelle ».
Autrefois, on considérait volontiers qu’un couple passait dans l’année supérieure lorsque la famille s’agrandissait, car une logique de bulletin scolaire implicite associait bonne entente, travaux pratiques réguliers et arrivée d’un nouvel élève au sein du foyer. Le modèle contemporain propose plutôt de valider l’année sur la base du respect mutuel, de la qualité du dialogue et d’un excellent dossier en consentement appliqué, ce qui constitue un progrès éthique indiscutable.
Du point de vue de la reproduction nationale, la situation ressemble cependant à un établissement qui afficherait des résultats brillants en théorie relationnelle alors que le laboratoire de biologie humaine resterait souvent fermé pour cause de libre arbitre généralisé. La France obtient ainsi la mention très bien en éducation civique conjugale, tandis que la section « renouvellement des générations » attend encore ses copies.
Cette proposition de loi ne provient pas d’un cénacle secret hostile à toute intimité, mais d’une initiative transpartisane portée notamment par Marie-Charlotte Garin, députée écologiste, et par Paul Christophe, député du groupe Horizons. La réforme ne peut donc pas être décrite comme une entreprise exclusivement féminine, puisque l’un des corapporteurs est un homme et que le texte rassemble des élus issus de sensibilités politiques diverses.
Il ne s’agit pas d’une guerre des sexes, mais d’un effort juridique destiné à rappeler que le mariage ne vaut jamais contrat d’accès automatique et permanent au corps d’autrui, même si certains nostalgiques de l’ancien règlement intérieur semblent encore chercher la circulaire perdue.
La France se retrouve ainsi dans cette situation délicieusement paradoxale où elle produit un texte moralement irréprochable, juridiquement cohérent et philosophiquement solide, tout en se demandant discrètement si le pays qui s’inquiète déjà de sa natalité ne vient pas d’inventer le premier système conjugal où l’on peut valider toute l’année sur dossier, sans jamais passer par l’épreuve pratique.
La réforme ressemble à un baccalauréat conjugal obtenu avec mention grâce au contrôle continu du respect, de l’écoute et de la bienveillance, alors que l’épreuve de travaux pratiques, bien qu’autorisée, demeure laissée à l’appréciation souveraine des candidats.
Le mariage moderne reçoit les félicitations du jury pour son respect scrupuleux du consentement, pour la qualité de son expression émotionnelle et pour son sens civique relationnel, ce qui constitue un progrès dont personne de raisonnable ne souhaite le recul. Les statisticiens, stylos rouges à la main, notent toutefois en marge du bulletin que l’élève se montre sérieux et appliqué, mais que sa participation aux activités reproductives reste irrégulière, et ils ajoutent avec une indulgence républicaine que l’intéressé peut mieux faire s’il le souhaite.

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