Ils sont arrivés dans un monde qui jouissait d’un parfait alignement des planètes, dans un moment où tout devenait possible, et ils ont très vite eu tendance à confondre chance historique et mérite personnel. Les boomers ont grandi dans une époque de croissance insolente, de plein-emploi durable, d’immobilier accessible, de services publics solides et d’avenir lisible, d’inoubliables vacances au Club Med – à Corfou ou en Mer rouge – puis ont passé la seconde moitié de leur vie à expliquer aux générations suivantes que si elles n’y arrivaient pas, c’est qu’elles ne se levaient pas assez tôt ou qu’elles manquaient de volonté. Ils ont profité d’un providentiel État protecteur, puis l’ont méthodiquement raboté au nom du « réalisme », se sont enrichis grâce à la dette collective, puis ont légué l’addition avec une leçon de morale en prime. Ils ont voté pour la stabilité quand elle les avantageait, pour la dérégulation quand elle gonflait leur patrimoine, et pour la rigueur quand il s’agissait des autres.
Ils ont bâti un monde à leur image, puis l’ont figé. Ils ont acheté des appartements avec un seul salaire, et une résidence secondaire avec des taux d’intérêt dérisoires, accumulé des retraites que les actifs financent à perte, et regardent désormais la précarité comme un rite initiatique, une expérience formatrice. Dans le monde des Trente-Glorieuses, l’université était un ascenseur social, mais aujourd’hui le diplôme est devenu un ticket d’attente. Dans le monde des Trente-Glorieuses on polluait furieusement, sans compter, sans mauvaise conscience, convaincu que la planète était extensible. Ils s’étonnent désormais que les jeunes parlent d’éco-anxiété. Ils ont joui d’une liberté qu’ils ont ensuite encadrée, normée, réglementée, parfois même soupçonnée, au moment précis où d’autres auraient voulu y goûter à leur tour. Ils ont occupé le pouvoir si longtemps qu’ils ont fini par confondre l’ordre établi avec l’ordre naturel, puis s’indignent que quiconque le remette en cause.
Ils ont enfin ce talent singulier : celui de transformer chaque critique en attaque personnelle, chaque remise en cause en manque de respect, chaque constat chiffré en ingratitude. Ils se vivent en bâtisseurs incompris alors même qu’ils ont occupé tous les leviers du pouvoir politique, économique et culturel pendant un demi-siècle. Ils n’ont peut-être pas tout détruit, mais ils ont tout verrouillé, persuadés qu’après eux, le déluge serait surtout un problème de communication. Ils disent « nous avons tout fait pour vous » sans jamais se demander si le monde transmis est réellement habitable, soutenable, respirable, désirable. Et ils concluent souvent, avec une condescendance tranquille, que « de toute façon, les jeunes se débrouilleront bien », manière élégante de se laver les mains d’un héritage empoisonné.
Mais juger une génération comme un bloc monolithique est une facilité intellectuelle qui confine à l’injustice voire à la malhonnêteté. Les boomers n’ont pas tous été des rentiers béats, des spéculateurs cyniques ou des éditorialistes donneurs de leçons. Beaucoup ont travaillé dur, souvent dans des conditions physiques éprouvantes, sans protection, sans télétravail, sans flexibilité, sans reconnaissance symbolique, dans un monde où l’on ne parlait ni de burn-out ni de santé mentale. Beaucoup ont trimé dans un monde plus rude physiquement, plus autoritaire socialement, où l’on ne parlait ni de sens au travail ni d’équilibre de vie. Ils ont tenu parce qu’il fallait tenir, pas parce qu’ils avaient le choix. Ils ont connu les usines bruyantes, les horaires rigides, les hiérarchies verticales et l’idée, aujourd’hui presque exotique, qu’un emploi pouvait durer toute une vie – non par privilège, mais par loyauté mutuelle.
Ils ont aussi été la génération des grandes conquêtes sociales et culturelles. Celle qui a arraché des droits, libéré des mœurs, contesté l’autorité aveugle, ouvert l’accès à la culture, à la contraception, à la parole. Celle qui a cru, parfois naïvement mais sincèrement, que le progrès serait linéaire et partagé, que la croissance profiterait à tous, que la technique réparerait ses propres dégâts. Ils n’ont pas détruit le monde par calcul ou par cynisme ; ils ont souvent cru l’améliorer, avec les outils intellectuels et les informations de leur temps, ignorant que la croissance aurait une date de péremption. On peut leur reprocher leur aveuglement, pas leur intention.
Surtout, ils ne sont pas responsables d’avoir vécu dans une période favorable. On ne choisit pas son contexte historique. On n’est pas coupable d’être né au bon moment, pas plus qu’on n’est vertueux d’être né au mauvais. Beaucoup de boomers ont aidé leurs enfants, soutenu leurs proches, transmis ce qu’ils pouvaient, parfois au prix de leurs propres renoncements. Les réduire à une caricature revient à reproduire exactement ce que l’on leur reproche : refuser la nuance, l’empathie et la complexité.
Enfin, ils portent eux aussi une inquiétude sourde : celle de voir le monde qu’ils ont connu disparaître, non seulement matériellement, mais symboliquement. Ils voient leurs repères s’effondrer, leur expérience devenir obsolète, leur parole disqualifiée d’avance. Derrière l’arrogance supposée, il y a souvent la peur d’être relégué, inutile, jugé. Les boomers ne sont pas seulement des héritiers ; ils sont aussi, à leur manière, des survivants d’un monde qui n’existe plus. Les condamner sans nuance, c’est se donner bonne conscience sans préparer l’avenir – exactement ce qu’on leur reproche.

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