Quand le journal du Watergate devient compatible avec le trumpisme

Le Washington Post demeure officiellement un journal de référence, mais il est désormais la propriété d’un homme dont les choix économiques, culturels et symboliques s’inscrivent de plus en plus clairement dans une normalisation du trumpisme et dans une hostilité structurelle à l’idée même d’une presse indépendante, coûteuse et réellement dérangeante.

Il est impossible de considérer comme une simple coïncidence le fait que ce même propriétaire licencie plusieurs centaines de journalistes dans ce qui fut l’un des piliers historiques du contre-pouvoir démocratique américain, tout en finançant, dans le même temps, un documentaire luxueux consacré à Melania Trump, épouse d’un homme qui a méthodiquement désigné la presse comme « ennemie du peuple » et qui rêve d’un pays débarrassé des journalistes trop curieux.

Ce qui se joue ici n’est pas une question de rentabilité, mais une question de vision du monde, car l’on ne supprime pas impunément des rédactions entières sans assumer une conception profondément dégradée de la démocratie et du rôle de l’information dans la vie publique. Le Washington Post a autrefois incarné une idée simple et dangereuse pour les puissants : celle selon laquelle un journal devait enquêter même lorsque cela nuisait aux intérêts économiques, politiques ou personnels des élites. Or cette idée devient manifestement incompatible avec un capitalisme de connivence qui préfère les récits flatteurs aux révélations embarrassantes.

En choisissant de réduire la capacité d’enquête du journal qui avait contribué à faire tomber Richard Nixon, tout en investissant massivement dans une œuvre médiatique qui participe à la réhabilitation douce d’un clan politique autoritaire, le propriétaire du Post opère un basculement idéologique clair, consistant à remplacer le journalisme de confrontation par un divertissement politiquement docile. Difficile, dès lors, de ne pas voir dans ce choix une convergence troublante avec l’air politique ambiant.

Jeff Bezos assure ne pas intervenir dans la ligne éditoriale. Soit. Mais lorsqu’un journal supprime massivement sa couverture internationale au moment même où Donald Trump et le mouvement MAGA prônent un repli assumé sur l’« America First », la neutralité commence à ressembler à une coïncidence très organisée. Présenté comme une nécessité économique, ce recentrage épouse en réalité une vision idéologique précise : moins d’international, moins de complexité, moins d’altérité.

Ce choix s’inscrit parfaitement dans l’écosystème MAGA, où la presse indépendante est perçue comme une nuisance, où les faits sont tolérés tant qu’ils ne dérangent pas, et où l’argent des grandes fortunes sert moins à éclairer le public qu’à aménager un paysage médiatique favorable aux futurs rapports de force. Le trumpisme ne brûle plus les journaux : il apprend à les vider de leur substance, trouvant dans les milliardaires technologiques des alliés idéaux, capables d’étouffer l’esprit critique sans jamais avoir à se salir les mains avec la censure explicite.

Lorsque l’on sacrifie des centaines de journalistes au nom d’une prétendue modernisation, tout en finançant des produits culturels alignés sur une vision réactionnaire du pouvoir, on ne défend plus la liberté de la presse ; on organise son dépérissement sous couvert de gestion rationnelle. Le scandale n’est donc pas seulement économique, mais moral et politique : il révèle comment le journal du Watergate est progressivement transformé en une coquille prestigieuse, vidée de sa fonction historique, afin de devenir compatible avec un ordre politique qui ne tolère la presse qu’à condition qu’elle ne morde plus.

Ainsi, le journal qui avait démontré qu’un président pouvait tomber sous le poids des faits se retrouve aujourd’hui possédé par un homme qui investit pour que les faits deviennent optionnels, négociables et parfaitement inoffensifs pour ceux qui aspirent à revenir au pouvoir.


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