A Paris, il existe deux disciplines politiques de haut niveau : promettre le changement et protéger l’existant, et le véritable talent consiste à faire croire que les deux vont parfaitement ensemble.
A Paris, la campagne municipale ressemble de plus en plus à un exercice de haute voltige dans lequel chaque candidate tente d’atteindre le second tour sans jamais tomber du fil, ce qui suppose une souplesse idéologique que même un gymnaste olympique regarderait avec respect, et parfois avec inquiétude.
Là où d’autres misent sur les prouesses numériques, Rachida Dati a choisi une méthode plus classique et tout aussi ambitieuse qui consiste à tenir ensemble un discours social empreint d’empathie, une défense vigilante du marché immobilier tel qu’il fonctionne déjà, une rhétorique sécuritaire très affirmée et une présence médiatique quasi permanente, tout en donnant l’impression que l’ensemble procède d’une ligne limpide, ce qui relève moins de l’urbanisme que de l’art délicat de marcher sur une corde raide avec le sourire.
La mixité sociale occupe dans ce dispositif la place idéale de la vertu consensuelle, car personne ne se déclare contre elle tant qu’elle demeure à l’état de principe généreux, mais, une fois descendue du ciel des principes vers le sol des parcelles cadastrales, elle devient nettement plus complexe surtout s’il s’agit de la traduire en adresses précises et en permis de construire, comme le montre le cas du 7ᵉ arrondissement, bastion politique de la candidate, qui affiche l’un des taux de logements sociaux les plus faibles de la capitale, tandis que les logements vacants y sont loin d’être une espèce menacée, et que son groupe au Conseil de Paris – Changer Paris – a déjà combattu plusieurs programmes destinés à accroître l’offre sociale.
L’argument avancé pour justifier cette prudence repose sur l’idée qu’introduire davantage de logements sociaux dans les quartiers les plus chers ferait courir le risque de déséquilibrer un écosystème immobilier présenté comme délicat, ce qui transforme le logement en mécanisme fragile qu’il conviendrait de manipuler avec une infinie précaution, surtout lorsque l’opération consiste à permettre à des ménages modestes d’habiter là où les prix tutoient les sommets.
Ce raisonnement possède sa cohérence interne, mais il suppose que l’état actuel du marché constitue déjà un point d’équilibre acceptable, alors que, pour une part croissante des habitants, cet équilibre ressemble surtout à une porte qui se referme lentement mais sûrement, si bien que la mixité sociale finit par ressembler à une valeur que l’on célèbre volontiers à distance respectable, à condition qu’elle ne vienne pas troubler excessivement la sociologie bien établie des quartiers favorisés.
A cette architecture argumentative s’ajoute un ingrédient puissant qui est le récit d’ascension personnelle, car la référence à une enfance modeste et à un logement social fonctionne comme un certificat d’authenticité immédiatement compréhensible, et permet d’installer un lien affectif avec celles et ceux qui affrontent aujourd’hui les difficultés du logement, même si cette proximité émotionnelle ne dit encore rien des arbitrages concrets à venir.
Ce capital biographique déplace subtilement le centre de gravité du débat, puisque la discussion porte moins sur le nombre de logements à construire, sur leur localisation ou sur les moyens financiers à mobiliser que sur la sincérité supposée de celle qui parle, alors qu’une ville se gouverne à l’échelle de centaines de milliers de situations différentes et non à celle, aussi respectable soit-elle, d’une trajectoire individuelle.
Sur la sécurité, en revanche, le message gagne en netteté et en efficacité visuelle, car promettre davantage de présence, de moyens et de fermeté, avec une police municipale plus visible, produit des images simples qui donnent le sentiment d’une action immédiate, ce qui parle directement à l’expérience quotidienne de nombreux habitants confrontés aux tensions de l’espace public.
Ce registre a pour avantage de se filmer très bien, tandis que les déterminants plus structurels de la sécurité urbaine, comme la qualité du logement, l’aménagement des rues, l’éclairage, les transports ou les services de proximité, relèvent d’un travail continu et discret qui tient mal dans un slogan et encore moins dans une séquence de campagne, ce qui crée un décalage entre la sécurité que l’on voit et celle qui se construit lentement.
L’ensemble est porté par une stratégie de présence constante sur le terrain, dans les marchés, les rues et les parcs, ce qui installe l’image d’une élue toujours au contact, même si cette visibilité prouve surtout que l’on est là et beaucoup moins ce que l’on décide réellement, si bien que la communication finit par devenir une couche supplémentaire de la politique, parfois plus perceptible que les mécanismes urbains eux-mêmes.
La ligne qui se dessine n’a rien d’irrationnel, car elle protège des équilibres existants, rassure sur l’ordre public et s’appuie sur un récit personnel qui humanise le propos, mais elle repose sur le pari qu’une métropole puisse rester vivable et diverse en intervenant avec une grande prudence sur le logement social tout en misant fortement sur la sécurité la plus visible, pari dont l’issue déterminera si la mixité demeure un horizon proclamé ou devient une réalité construite.
Au fond, ce trio composé du logement, du récit des origines et de la sécurité montre surtout la force du récit en politique, qui permet d’ordonner des éléments parfois contradictoires en une histoire cohérente, même si la ville, elle, continue d’exiger des mètres carrés, des budgets et des décisions concrètes, et se montre rarement sensible aux effets de style lorsqu’il s’agit de savoir qui peut encore y habiter.
LES PROPOS
« Je suis une enfant du logement social » répète à l’envi celle qui a grandi dans un HLM de Chalon-sur-Saône. Mais ce capital biographique, aussi légitime soit-il, a un effet politique précis : il déplace le débat. On discute moins des choix concrets – où construire, combien, pour qui, avec quels moyens – que de la sincérité supposée de celle ou celui qui parle. La trajectoire individuelle tend à devenir un argument, presque une preuve, là où il faudrait une stratégie collective. A n’en pas douter, Trump a fait des émules de ce côté-ci de l’Atlantique.

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