Aux États-Unis, l’année 2026 ressemble à ces saisons de séries qui perdent le sens de la mesure et choisissent volontairement l’absurde comme moteur narratif, sauf qu’ici le scénario ne se déroule pas sur une plateforme de streaming mais dans les dispensaires, les écoles, les maternités et les services d’urgence. Robert Kennedy Jr., ministre de la Santé, héritier indigne d’un nom chargé d’histoire et désormais porteur d’un projet chargé d’inconscience, a décidé de transformer l’Amérique en laboratoire d’expérimentation grandeur nature pour futures épidémies, en supprimant plusieurs vaccins avec la même désinvolture qu’un enfant retire des pièces d’un Jenga géant en jurant que l’équilibre général n’est qu’une croyance. Grâce à Kennedy la santé publique a cessé d’être une affaire de prévention collective pour se transformer en divertissement national, ce qui revient à dire qu’elle a quitté le champ de la médecine pour rejoindre celui du show, là où l’on remplace l’argument par l’applaudimètre et l’épidémiologie par la dramaturgie. Kennedy répète à l’envi qu’il ne fait qu’offrir aux citoyens la liberté de choisir. Il est vrai que dans l’Amérique politique moderne trumpienne, la liberté est devenue ce mot magique qui permet d’ouvrir toutes les portes, y compris celles qui conduisent vers les couloirs des urgences ou de la morgue.
Kennedy prétend donc « redonner le choix », comme si la vaccination relevait d’un caprice administratif et non d’un dispositif historique qui a permis de faire reculer des maladies autrefois meurtrières. En réalité, cette liberté chérie – mot magique qui s’emploie volontiers comme un parfum que l’on vaporise sur n’importe quelle décision, même les plus toxiques – ressemble surtout à une invitation officielle à réinstaller la rougeole, la coqueluche, la polio et d’autres fantômes médicaux dans les écoles et les foyers, puisqu’il suffit d’affaiblir une couverture vaccinale pour ranimer la vieille mécanique microbienne, celle qui se moque des opinions, des sondages et des rodomontades de Trump. On croyait ces maladies rangées au musée des catastrophes vaincues, mais Kennedy a jugé plus élégant de les ressortir du placard, comme on remet en circulation des modes rétro, sauf qu’ici le vintage ne concerne pas des pantalons pattes d’éléphant ou des chemises à col « pelle à tarte » mais des infections qui n’ont jamais demandé l’autorisation de revenir.
La méthode Kennedy, elle, tient du tour de magie politique, car elle associe une ignorance assumée à une rhétorique théâtrale qui transforme chaque suppression en geste héroïque, comme si renoncer à la prévention constituait une avancée civilisationnelle, comme si la science était une tyrannie et la piqûre une atteinte insupportable à la dignité humaine. Chaque annonce est présentée avec le même enthousiasme que s’il dévoilait un nouveau parfum ou une marque de sneakers, tandis que les spécialistes s’étranglent, que les parents oscillent entre colère et panique et que la population commence à comprendre, avec une stupeur grandissante, que « penser différemment » pourrait très bien vouloir dire « accueillir des épidémies avec un sourire et un slogan ». Kennedy, lui, avance avec un calme olympien, comparable à celui d’un démineur qui déciderait de couper au hasard le fil d’une bombe nucléaire, tout en reprochant aux autres de manquer d’ouverture d’esprit.
Or, cette mise en scène ne fonctionnerait pas sans son public naturel, car toute politique absurde réclame une foule prête à l’applaudir, tout Père Ubu a besoin de vassaux disposés à l’ovationner, et l’Amérique possède justement une armée disponible, motivée, et même fière de son ignorance, à savoir les anti-vaccins, ces héros du canapé mondial qui combattent avec une énergie admirable pour défendre leur droit sacré à tomber malades. Ils se vivent comme une résistance, ce qui est déjà un exploit intellectuel en soi, puisqu’ils confondent obstinément la prudence collective et la dictature, tout en considérant que TikTok vaut une université, qu’un groupe Facebook vaut une académie des sciences et qu’une rumeur vaut une preuve. Armés de théories approximatives, de captures d’écran et de vidéos TikTok récitées comme des évangiles, ils affrontent chaque jour le terrible ennemi moderne, qui n’est ni l’injustice, ni la pauvreté, ni la guerre, mais le médecin.
Gérard, 42 ans, papa de trois enfants non vaccinés, explique sans trembler qu’il choisit « la liberté », ajoutant dans le même souffle qu’il choisit aussi « la rougeole », comme si la maladie constituait une option de confort, comparable à la climatisation ou au cuir des sièges, alors que ses enfants viennent de passer quinze jours enfermés à la maison, couverts de boutons, affaiblis, contagieux, et mystérieusement privés de cette fameuse liberté qu’on invoque quand tout va bien.
Pour ces croisés de l’écran et ces écumeurs des réseaux sociaux, le vaccin n’est pas un outil de santé publique mais un ennemi métaphysique, un complot liquide, un instrument de domination mondiale, et parfois même un sortilège. La polio, la rougeole, l’hépatite, tout devient « suspect », et plus c’est grave, plus c’est pratique, car l’ampleur du danger autorise l’ampleur du fantasme. La polio, la rougeole ou l’hépatite deviennent des armes secrètes du gouvernement, et si l’argument ne tient pas, on pourra toujours s’appuyer sur la sainte trinité de la vérité contemporaine, à savoir TikTok, Reddit et la page Facebook du cousin éloigné – dont la femme s’est pendue après avoir lu que Trump était une femme – car chacun sait que l’expertise scientifique est toujours inférieure à une vidéo tournée dans une voiture ou un garage.
Monique, qui refuse la science avec la même détermination qu’elle refuse une salade, prétend avoir lu quelque part que le vaccin contre la grippe rendait les gens intelligents, puis elle conclut que c’est nécessairement un piège, car personne ne peut croire sérieusement qu’un gouvernement souhaiterait rendre sa population plus lucide car l’intelligence est manifestement l’outil ultime de la domination. Elle engloutit les cookies sans la moindre hésitation mais elle examine la seringue comme si elle contenait un microprocesseur chargé de contrôler ses pensées, ce qui prouve qu’on peut craindre l’invisible tout en adorant le sucre.
L’argument majeur, celui qui revient comme un slogan publicitaire, c’est la glorification de l’« immunité naturelle », cette idée délicieuse selon laquelle la maladie serait une expérience authentique, tandis que la prévention serait une faiblesse de citadin fragile. Pourquoi se vacciner quand on peut attraper la maladie et vivre un moment vrai, un moment pur, un moment tellement pur qu’il peut vous envoyer à l’hôpital ou vous laisser une séquelle ? Lucien, qui consulte Google et scrolle trois heures par jour pour se rassurer, explique que le tétanos est probablement un mythe inventé par Bill Gates, puis il ajoute que mourir jeune est tendance, ce qui revient à transformer la mortalité évitable en accessoire identitaire, comme si l’on pouvait afficher une coqueluche comme on arbore un tatouage.
A ce stade, toute tentative de raisonner se heurte à une logique très particulière, puisque les anti-vaccins admettent parfois, du bout des lèvres, qu’il existe de rares effets secondaires, mais ils en font aussitôt un roman d’épouvante. Une rougeur au bras devient une signature de Big Pharma, une fièvre devient un message codé, et une grippe attrapée en hiver devient la preuve que la vaccination est une arme biologique, tandis que les millions de vaccinations qui évitent des millions de drames ne méritent pas un mot, parce que le non-événement n’a jamais eu de succès sur des réseaux qui boudent les trains arrivant à l’heure. Denise, passionnée de vérités alternatives, proclame qu’elle préfère mourir de la coqueluche plutôt que d’écouter un médecin, et il faut reconnaître qu’elle pousse la cohérence jusqu’au bout, puisqu’elle préfère un risque réel à un bénéfice collectif, ce qui donne à sa liberté un parfum de suicide civique.
Le plus inquiétant, c’est que l’État, au lieu de calmer ce délire, s’est mis à l’organiser, car Kennedy ne se contente pas de flatter les peurs, il les institutionnalise, ce qui revient à confier la salle des machines à ceux qui n’ont jamais appris à lire une carte. Les experts protestent, les parents s’alarment, mais le ministre poursuit sa route avec cette sérénité tragique qui caractérise les hommes convaincus de leur mission, même quand leur mission consiste à faire revenir des maladies qu’on avait vaincues. Ainsi, l’Amérique s’apprête à vivre des mois pédagogiques, non pas au sens noble du terme, mais au sens brutal, car elle va redécouvrir dans la douleur ce que signifie une société qui renonce à la prévention, et elle va apprendre très concrètement qu’un virus se moque des idéologies tout autant que des likes.
Kennedy, lui, pourra sans doute ajouter une ligne grandiose à son CV, puisqu’il aura « redéfini la santé publique par l’expérience directe », ce qui signifie en langage clair qu’il aura remplacé la science par le suspense et la vaccination par la roulette russe. Le pays attend désormais le premier épisode du grand retour des maladies infantiles, et l’on pourrait presque en rire si ce n’était pas si cruel, car ce spectacle n’aura pas seulement des spectateurs, il aura des victimes.
Dans cette Amérique où l’Internet tient lieu d’immunité collective, l’ignorance est devenue épidémique, la logique scientifique est devenue suspecte et peut être brimée par l’imposture et la posture, et le bon sens, comme beaucoup de vaccins, est en train d’être supprimé du programme. Après tout, dans ce nouveau monde, pourquoi se protéger ensemble quand on peut se rassurer seul avec un écran, en répétant que le danger n’existe pas, jusqu’au moment où il vous tousse au visage.

Laisser un commentaire