Silence, on cloche : la Suisse sommée de modérer son folklore.

Aux Jeux olympiques, tout est affaire de précision. Les chronomètres sont atomiques, les trajectoires millimétrées et même l’enthousiasme du public semble devoir respecter un cahier des charges. Les Jeux olympiques se veulent universels, festifs et ouverts à toutes les cultures. À toutes, bien sûr, sauf à celles qui font du bruit de manière non homologuée. La Suisse vient ainsi d’apprendre que ses supporters seraient aimablement invités à laisser leurs cloches à la maison, comme on dépose un objet contondant, une bouteille d’eau suspecte ou une boule de pétanque dévoyée de sa fonction première et ludique.

Demander à un fan suisse d’assister à une compétition sans cloche revient, symboliquement, à servir une fondue sans fromage, une montre sans aiguilles, un compte bancaire sans numéro. En effet, la cloche suisse ne relève ni de l’arme blanche ni de la technologie militaire. C’est un accessoire pastoral, une survivance alpine, un écho des pâturages. Elle est tout à la fois élément du patrimoine, signe d’identité et ponctuation métallique d’un paysage où les vaches ont longtemps donné le tempo. Mais dans l’écosystème olympique moderne, saturé de protocoles et de décibels sponsorisés, elle apparaît comme un élément perturbateur. Trop rustique et trop sincère, elle n’est pas suffisamment validée par un comité stratégique sur l’expérience sonore du spectateur globalisé.

Les organisateurs invoquent, dit-on, des considérations très sérieuses. Il faut protéger les athlètes, préserver leur concentration, respecter l’harmonie acoustique. On imagine sans peine ces réunions d’experts où l’on débat gravement de la fréquence admissible du tintement folklorique. Le sport de haut niveau ne saurait être troublé par des solos de clarine, surtout lorsqu’il est déjà accompagné d’un fond sonore continu composé d’annonces publicitaires, de jingles tonitruants, de speakers survoltés et de playlists dignes d’une salle de sport insomniaque.

Le supporter suisse, figure paisible et ponctuelle, découvre qu’il est devenu un risque acoustique, une nuisance sonore, une attaque auditive. Lui qui traverse l’Europe avec sa bonne humeur et son attirail folklorique se retrouve assimilé à une nuisance potentielle. On tolère volontiers les cris, les chants, les tambours, pourvu qu’ils correspondent aux codes attendus du spectacle sportif mondialisé. Mais la cloche alpine, elle, évoque une joie trop indépendante, presque artisanal.

On imagine déjà les contrôles à l’entrée. Les agents de sécurité, stoïques, confisquant une clarine comme on saisirait un objet subversif. « Désolé monsieur, cet enthousiasme n’est pas conforme. » La Suisse, disciplinée jusqu’à la caricature, obtempérera probablement avec élégance, non sans ressentir ce léger vertige qui saisit les peuples lorsqu’on leur explique que leur folklore est charmant, mais excessivement sonore.

Et au moment décisif, quand un athlète suisse s’élancera vers la victoire, il se trouvera peut-être, quelque part hors du stade, loin des tribunes aseptisées, une cloche solitaire pour sonner malgré tout parce que la vache suisse continuera de porter sa cloche avec une insolente liberté et qu’elle n’aura pas encore reçu les règlements. De toutes façons, certaines traditions tintent plus fort que les règlements, comme l’on dit dans les couloirs feutrés des banques helvètes.


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