Donald Trump ne sait jamais rien : c’est sa ligne de défense, son alibi universel, son ultime refuge, sa bouée de salut en cas de naufrage.
Il ne savait rien de Stormy Daniels, rien du Capitole envahi en son nom, rien des documents classifiés entassés comme de vulgaires souvenirs dans sa salle de bains de Mar-a-Lago. Et bien sûr, absolument rien de Jeffrey Epstein – cet aimable philanthrope mondain, amateur d’îles privées, de jeunes proies et de carnets d’adresses soigneusement compromettants.
Au mépris de toute chaîne causale, autour de Trump, tout arrive sans cause : les scandales surgissent, les crimes s’accumulent, les compromissions prospèrent, mais lui demeure miraculeusement vierge de toute connaissance. Toujours au centre de la scène, mais jamais responsable ; toujours bénéficiaire mais jamais comptable.
Cette ignorance systématique relève d’une habile stratégie. Elle met Trump à l’abri derrière un palladium juridique pour lui éviter de répondre à toute question embarrassante, reprenant à son compte, en le pervertissant, ce conseil de la reine Elizabeth II « Never explain, never complain ». Ne pas savoir pour ne jamais répondre, ne pas voir pour ne jamais rendre de comptes. Trump a su ériger l’un des symptômes de la maladie d’Alzheimer – l’amnésie – en méthode de gouvernement. Chez Trump l’innocence n’est pas une vertu mais une imposture soigneusement répétée. Ce n’est pas l’amnésie d’un d’un octogénaire, ou celle d’un homme dépassé, c’est l’alibi permanent d’un système : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien assumer.
Stormy Daniels est le nom de scène de Stephanie Clifford, une actrice et réalisatrice américaine de films pornographiques, née en 1979. Elle est devenue mondialement connue à partir de 2018 lorsqu’elle a affirmé avoir eu une relation sexuelle avec Donald Trump en 2006, peu après la naissance de son fils. Avant l’élection présidentielle de 2016, elle a reçu 130 000 dollars en échange d’un accord de confidentialité destiné à l’empêcher de rendre cette relation publique. Ce paiement, organisé par l’avocat de Trump, Michael Cohen, a ensuite été au cœur de plusieurs affaires judiciaires. En 2024, Donald Trump a été reconnu coupable de falsification de documents comptables liés à ce paiement, devenu un élément central du dossier pénal. Stormy Daniels n’est donc pas une figure politique, mais une personnalité médiatique malgré elle, propulsée sur le devant de la scène publique par un scandale révélateur des pratiques, des mensonges et des stratégies de dissimulation entourant Donald Trump.
Jeffrey Epstein, rappelons-le, était ce genre d’homme que l’on invite à ses soirées quand on aime la compagnie des puissants, des banquiers, des princes… et des futurs présidents. Un homme si discret que tout le monde le connaissait, et si fréquentable qu’on s’en éloigne aujourd’hui à la vitesse d’un jet privé quittant Palm Beach. Donald Trump affirme aujourd’hui n’avoir été qu’un figurant involontaire dans cette comédie mondaine, un simple décor humain happé malgré lui par les fréquentations douteuses d’un autre. Certes, il existe des photographies et des vidéos. Certes encore, cette citation devenue embarrassante dans laquelle il décrivait Epstein comme un « type formidable » qui aimait « les femmes très jeunes ». Mais, à l’en croire, qui n’a jamais laissé échapper une formule malheureuse, un excès de langage, surtout lorsqu’il s’agit de femmes ou, détail secondaire sans doute, de l’âge légal ?
Trump assure par ailleurs avoir rompu tout lien avec Epstein, même si cette rupture reste suspendue dans un flou soigneusement entretenu : on ignore quand elle aurait eu lieu, pour quelles raisons précises, et selon quelles modalités concrètes. Peu importe, au fond, puisque l’essentiel réside dans l’affirmation elle-même, proférée avec la même assurance que celle par laquelle il proclame encore avoir remporté l’élection présidentielle de 2020.
Dans l’univers trumpien, la mémoire n’obéit ni à la chronologie ni aux faits, mais à une logique purement utilitaire, fonctionnant comme un interrupteur capricieux : un ami hier devient aujourd’hui un inconnu de passage, avant de se transformer demain en ennemi déclaré, au gré des besoins du moment.
La droite trumpiste adore aujourd’hui dénoncer les élites pédocriminelles. Elle parle de réseaux, de caves, de rituels, de pizzeria. Elle voit Epstein partout – sauf là où cela gênerait. Le complot est tolérable tant qu’il vise les démocrates, les journalistes ou Hollywood. Mais dès qu’il menace de passer par Mar-a-Lago, il devient soudain « exagéré », « instrumentalisé », voire « woke ».
Car l’affaire Epstein est surtout un miroir. Et Trump déteste les miroirs, sauf s’ils sont dorés à la feuille et siglés à ses initiales. Ils montrent trop bien les reflets gênants : l’argent, le pouvoir, l’impunité, les relations douteuses, la certitude que certaines personnes vivent au-dessus des lois – jusqu’au jour où elles tombent, en entraînant avec elles des silences très lourds.
Ghislaine Maxwell, elle, est tombée et a écopé d’une lourde peine de prison. Ghislaine Maxwell, elle, savait. Elle recrutait, formait, rassurait, livrait. Elle huilait la mécanique. Résultat : vingt ans de prison. La moralité implicite du système judiciaire américain : malheur à celui ou celle qui exécute trop bien le sale boulot sans posséder assez de relations pour s’en laver les mains. Autour d’elle gravitaient les assistants, secrétaires et logisticiens, ces anges administratifs qui géraient les plannings, les billets d’avion, les chambres préparées et les jeunes filles convoquées, tout en restant héroïquement aveugles à la raison même de leur travail. Ils ont vu passer des adolescentes, mais jamais de crimes. Ils ont organisé des voyages, mais jamais des trafics. Leur innocence est proportionnelle à leur efficacité.
Epstein et Brunel sont morts et Maxwell est en prison. Jean-Luc Brunel était un agent de mannequins français, proche d’Epstein. Accusé d’avoir recruté de jeunes filles, parfois mineures, sous couvert de castings, il a été mis en examen en France pour viols et traite de mineures. Il a été retrouvé mort en prison en 2022, officiellement par suicide, avant son procès…comme un certain Jeffrey Epstein.
Epstein et Brunel sont morts, Maxwell est en prison mais le système, lui, se porte très bien. Il a prouvé une chose essentielle : dans certaines sphères, l’exploitation sexuelle n’est pas un crime, c’est un malentendu logistique, corrigé par un suicide opportun et quelques condamnations soigneusement ciblées. Trump n’est peut-être coupable de rien au sens pénal. Mais il est parfaitement représentatif d’un monde où l’on dîne avec des prédateurs tant qu’ils sont utiles, riches et bien connectés. Un monde où l’indignation arrive toujours après la chute, jamais avant.
Et c’est sans doute cela, le vrai scandale Epstein : pas seulement ce qui s’est passé sur une île, mais tout ce qui s’est tu dans les salons. L’affaire Epstein n’est pas celle d’un prédateur isolé, mais celle d’un système structuré, avec des exécutants, des facilitateurs, des silencieux et des protégés. La véritable leçon de l’affaire Epstein n’est pas que le mal existe, mais qu’il est remarquablement bien organisé – et qu’il sait exactement qui sacrifier pour que tout le reste continue, comme avant, à dîner tranquillement. À ce jour, une seule personne purge une lourde peine : Ghislaine Maxwell. Les autres, pour l’essentiel, ont disparu dans les interstices de la justice, ou sont opportunément décédés, laissant derrière eux une impression tenace d’impunité organisée.

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