OTAN en emporte le vent

Il est des décisions qui, parce qu’elles engagent le destin des peuples, exigent non seulement du courage mais encore ce minimum de prudence qui consiste à consulter, à délibérer, à entendre les objections avant de précipiter le monde dans l’irréversible ; or, il semble que Donald Trump, fidèle à une conception particulièrement personnelle de la souveraineté, ait jugé superflu de s’embarrasser de ces lenteurs procédurales en déclarant la guerre à l’Iran sans même feindre d’en référer ni aux Nations unies, ni à l’OTAN, ni même à ces alliés qu’il invoque aujourd’hui avec une insistance soudainement émue, et encore moins à son enfant chéri, le Conseil de la Paix, baptisé en grandes pompes sur les fonts baptismaux de Davos.

Il faut reconnaître à cette démarche une forme de cohérence interne, pour autant que l’on accepte de considérer la politique internationale comme une extension du réflexe solitaire, dans lequel l’impulsion tient lieu de stratégie et la décision d’instant remplace la construction patiente des équilibres ; car enfin, à quoi bon consulter lorsque l’on est convaincu d’avoir raison, et à quoi bon convaincre lorsque l’on dispose déjà de la force suffisante pour agir sans attendre l’assentiment d’autrui ?

Cependant, ce qui relève presque du prodige diplomatique, c’est que celui-là même qui s’est dispensé de toute concertation découvre, quelques jours plus tard, avec une stupeur qui confine à l’indignation morale, que les partenaires de l’OTAN ne se précipitent pas pour soutenir une guerre dont ils n’ont ni discuté les motifs, ni validé les objectifs, ni même été informés dans des conditions qui auraient permis autre chose qu’un acquiescement de pure forme.

La scène, si elle n’était tragique par ses conséquences potentielles, prêterait volontiers à sourire tant elle expose, avec une netteté presque pédagogique, l’écart entre la logique de l’action unilatérale et celle des alliances durables, lesquelles reposent moins sur l’injonction que sur la confiance, moins sur la surprise que sur la prévisibilité, et moins sur l’autorité que sur la réciprocité ; car on ne saurait raisonnablement attendre d’Etats souverains qu’ils endossent les risques d’une décision à laquelle ils n’ont été associés ni de près ni de loin.

Dans cette affaire, l’Europe, souvent accusée d’indécision, se découvre paradoxalement une fermeté inattendue, en opposant à l’empressement guerrier une réserve argumentée qui tient à la fois du droit international et d’une certaine idée de la responsabilité politique, tandis que la France, en refusant clairement de s’engager dans ce conflit, rappelle que l’alliance n’implique pas l’alignement automatique et que la solidarité ne saurait se transformer en réflexe conditionné au service de décisions – hasardeuses – prises ailleurs.

Il n’est dès lors pas surprenant que la protestation américaine, oscillant entre reproche et incompréhension, donne le sentiment d’un dialogue désaccordé dans lequel l’un parle encore le langage de la décision souveraine quand les autres persistent à défendre celui de la délibération collective, comme si deux conceptions du monde, irréconciliables dans leur tempo comme dans leurs principes, s’affrontaient désormais à découvert.

Ainsi se déploie, sous nos yeux, une forme singulière de paradoxe politique dans laquelle celui qui revendiquait hier son autonomie absolue en vient aujourd’hui à déplorer l’absence de soutien, comme si l’indépendance revendiquée devait naturellement se muer, au moment opportun, en solidarité automatique, et comme si les alliances pouvaient survivre durablement à l’épreuve répétée du fait accompli.

Peut-être faut-il voir dans cette séquence non pas un simple épisode de tension diplomatique, mais l’expression plus profonde d’un dérèglement des règles implicites qui gouvernaient jusqu’ici les relations entre alliés, dérèglement dont le symptôme le plus visible tient dans cette attente paradoxale d’un engagement collectif au service d’une décision strictement individuelle.

Car, en définitive, il est des vents que l’on invoque pour avancer plus vite, sans toujours mesurer qu’ils dispersent aussi les repères et désagrègent les liens, et il n’est pas certain que ceux qui les ont appelés puissent ensuite en maîtriser la course, lorsque, ayant tout emporté sur leur passage, ils laissent derrière eux le spectacle d’alliances fragilisées et de responsabilités diluées dans le tumulte qu’ils ont eux-mêmes contribué à soulever.


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