La Banque d’Angleterre aurait donc eu, selon certaines informations, une idée à la fois moderne, consensuelle, inclusive et écologique – autrement dit une idée parfaitement accordée à notre époque légèrement fébrile : remplacer sur les billets de banque les grandes figures de l’histoire britannique par quelques honorables représentants de la faune nationale.
Ainsi disparaîtraient des billets de cinq, dix, vingt et cinquante livres quatre personnages qui avaient jusqu’ici le tort d’appartenir à l’espèce humaine et même, pour certains, d’en incarner de célèbres figures : Winston Churchill, Jane Austen, J. M. W. Turner et Alan Turing.
Leur place pourrait être occupée par un blaireau, une loutre, un hérisson ou un renard – animaux certes respectables, mais dont la contribution à la défaite du nazisme, à l’analyse du cœur humain ou à l’invention de l’informatique reste, jusqu’à nouvel ordre, assez limitée.
La nouvelle a naturellement déclenché une émotion considérable chez certains défenseurs de la mémoire nationale. Comment ! Effacer Churchill, l’homme du Blitz, l’orateur qui galvanisa une nation assiégée, et le remplacer par un animal fouisseur dont l’activité principale consiste à passer la nuit sous terre à chercher des vers de terre !
L’imagination des éditorialistes s’est aussitôt mise en marche. On voit déjà le billet de cinq livres illustré par un blaireau combatif surgissant de son terrier avec un regard qui suggère qu’il ne capitulera jamais – ce qui, reconnaissons-le, constituerait une allusion historique assez acceptable. Le billet de dix livres pourrait montrer une loutre élégante flottant sur une rivière anglaise avec un détachement très oxfordien. Quant au billet de vingt livres, il pourrait arborer un renard au regard rusé, créature parfaitement adaptée à un pays qui a inventé à la fois le parlementarisme et la chasse à courre.
La transition serait tout de même spectaculaire, car l’on passerait d’un chef de guerre qui affronta le 3ème Reich à un mammifère nocturne amateur de lombrics. Il faut reconnaître que ce contraste possède une certaine poésie, même si l’on hésite encore à qualifier cette poésie de patriotique.
Les esprits chagrins ou ultranationalistes parlent déjà d’« effacement de l’histoire » et accusent la Banque d’Angleterre de transformer le portefeuille des citoyens en documentaire animalier. Certains prophétisent même que Shakespeare finira remplacé par un pigeon de Trafalgar Square et que Newton cédera sa place à la pomme qui lui serait tombée sur la tête – ce qui aurait au moins l’avantage de rétablir une certaine justice botanique.
Pourtant, si l’on prend la peine de respirer calmement avant de proclamer la fin de la civilisation occidentale – exercice devenu rare mais toujours salutaire – on s’aperçoit que les billets de banque ne constituent pas exactement des monuments historiques. Lorsqu’un Britannique sort un billet de dix livres, il souhaite généralement payer une pinte de bière ou un fish and chips plutôt que méditer sur l’histoire nationale.
Il faut d’ailleurs rappeler que l’idée d’imprimer des « grands hommes » sur les billets est relativement récente. Pendant des siècles, les monnaies ont volontiers montré des allégories, des paysages, des animaux ou des symboles abstraits. Les billets actuels de la zone euro, par exemple, représentent des ponts imaginaires qui symbolisent l’unité du continent tout en ayant l’avantage de ne vexer personne.
La galerie des héros nationaux imprimés sur le papier-monnaie appartient surtout à l’époque où les nations du 19ème et du 20ème siècle aimaient se raconter à elles-mêmes leur roman héroïque. Si l’on adopte ce point de vue, remplacer Churchill par un blaireau ne constitue pas une révolution iconographique ; il s’agit presque d’un retour à une tradition plus ancienne où les animaux partageaient volontiers l’espace symbolique avec les humains.
Et puis, à bien y réfléchir, certains animaux possèdent des qualités étonnamment britanniques. Le blaireau, par exemple, mène une existence discrète mais obstinée ; il défend jalousement son territoire et passe beaucoup de temps à creuser des tunnels pour protéger son foyer. Cette description pourrait convenir aussi bien à un mammifère des campagnes qu’à une puissance insulaire persuadée que la Manche constitue un excellent fossé défensif.
La faune britannique offre même une galerie de caractères nationaux assez convaincante : la loutre allie élégance et indépendance, le hérisson cultive une prudence légèrement irritable, tandis que le renard manifeste cette ruse placide qui permet de survivre dans un paysage rempli de chasseurs.
Au fond, la vraie leçon de cette petite tempête monétaire tient surtout au climat intellectuel de notre époque, dans laquelle la moindre modification graphique se transforme immédiatement en bataille civilisationnelle. Il suffit qu’un billet change d’illustration pour que certains annoncent l’effacement de l’histoire, la décadence de l’Occident, voire la chute imminente de l’Empire britannique.
Quant à Churchill, il peut dormir tranquillement dans les livres d’histoire. Sa place dans la mémoire du monde ne dépend pas de l’impression d’un billet de cinq livres, car ses discours, ses statues et ses biographies continueront de rappeler qu’il dirigea le pays pendant l’une des heures les plus sombres du 20ème siècle.
Le blaireau, en revanche, n’a encore jamais dirigé la Grande-Bretagne pendant une guerre mondiale. Puisqu’on lui propose enfin une promotion historique, il serait peut-être un peu cruel de la lui refuser.

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