Quand la guerre devient croisade : l’Amérique au miroir de sa foi.

Il fut un temps où les Etats-Unis revendiquaient une séparation, au moins théorique, entre le politique et le religieux. Une ligne de principe souvent contournée, mais encore invoquée comme fondement. Ce temps semble s’éloigner.

A mesure que certaines figures issues des médias et de l’idéologie s’installent au cœur de l’appareil d’Etat – jusqu’au Pentagone – un glissement s’opère. Il ne s’agit plus seulement de puissance militaire, ni même de stratégie. Il s’agit de sens. Et ce sens, de plus en plus, se formule en termes religieux.

Le parcours de Pete Hegseth, au-delà de sa biographie, vaut surtout pour ce qu’il incarne : une synthèse entre le soldat, le communicant et le croyant militant. Chez lui, la guerre dépasse la tactique. Elle devient une lutte morale, presque sacrée.

Cette vision ne se contente pas d’un discours. Elle s’inscrit dans les symboles, les références, les mots. Sur le buste musculeux d’Hegseth se déploie une mosaïque de tatouages « Croix de Jérusalem », « Deus vult » – (« Dieu le veut ») – autant de marqueurs qui convoquent un imaginaire précis : celui des croisades, non comme souvenir historique, mais comme grille de lecture du présent.

Dans ce cadre, l’adversaire n’est plus seulement un ennemi géopolitique. Il devient un ennemi civilisationnel. Et, en filigrane, religieux. Cet imaginaire n’est pas spontané. Il s’inscrit dans une culture, dans des récits. L’un des plus révélateurs est Le Camp des Saints de Jean Raspail, livre de chevet d’Hegseth et roman culte dans certains cercles conservateurs américains. On y voit un Occident paralysé par ses valeurs, submergé, incapable de se défendre, condamné à disparaître faute de volonté.

Ce livre, pour ses lecteurs les plus convaincus, n’est pas une fiction. C’est un avertissement. Presque une prophétie. Et c’est là que le politique bascule dans une autre dimension : celle du récit apocalyptique.

Car une partie de l’électorat MAGA, et de ses élites, ne se contente plus d’analyser le monde. Elle l’interprète comme un moment de bascule, une fin de cycle. Une lutte ultime entre le bien et le mal, où l’Occident serait menacé dans son essence même.

Dans cet imaginaire, la guerre devient inévitable. Mieux : elle devient nécessaire.

Ce basculement trouve un écho concret dans les institutions. Au Pentagone, l’influence croissante de certains courants évangélistes traduit une imprégnation progressive : discours, rituels, références. La foi ne relève plus seulement de la sphère privée. Un épisode récent en donne une illustration frappante. A l’occasion de Pâques, une célébration protestante est organisée, sans équivalent pour d’autres confessions chrétiennes, notamment catholique. Le geste, en apparence anodin, révèle en réalité une orientation, une préférence, une hiérarchie implicite.

La religion n’est plus seulement présente. Elle devient structurante.

Dans le même temps, les opérations militaires s’inscrivent dans une narration de plus en plus binaire. Le bien contre le mal. La lumière contre les ténèbres. Une rhétorique simple, mobilisatrice – et redoutablement efficace.

Mais en face, le miroir est troublant.

L’Iran, théocratie assumée, inscrit lui aussi son action dans une logique religieuse. Le pouvoir s’y fonde sur une interprétation du divin, et la guerre y est également pensée comme une lutte sacrée. Et c’est là que le vertige commence.

Car ce qui se dessine, ce n’est plus seulement un affrontement entre deux puissances. C’est la rencontre de deux récits religieux. Deux systèmes qui, chacun à leur manière, prétendent agir au nom d’une vérité supérieure.

Des deux côtés, Dieu est invoqué. Des deux côtés, la guerre se sacralise.

Dans un tel cadre, le conflit change de nature. Il devient plus difficile à contenir, plus difficile à négocier. On ne transige pas avec une mission divine.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc la seule géopolitique. Il s’agit d’un glissement plus profond : celui d’une puissance qui réintroduit le religieux au cœur de son identité et de son action. Les Etats-Unis ne sont pas une théocratie. Mais ils s’en approchent par certains aspects, en hybridant puissance politique, récit religieux et imaginaire apocalyptique.

Et dans ce face-à-face entre deux visions du monde également habitées par le sacré, une question demeure, vertigineuse : lorsque chacun se bat au nom de Dieu, qui parle encore au nom des hommes et qui se soucie des hommes ?

Sur le buste musculeux d’Hegseth se déploie une mosaïque de tatouages « Croix de Jérusalem », « Deus vult » – (« Dieu le veut ») –


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