L’augmentation du prix du carburant possède en France une propriété presque magique : elle transforme instantanément un phénomène économique banal en drame national, comme si chaque centime supplémentaire versé à la pompe constituait une atteinte personnelle à la dignité du citoyen. Dans beaucoup d’autres pays européens, les automobilistes encaissent la hausse avec un mélange de fatalisme et de résignation silencieuse, mais le Français, qui entretient avec sa voiture un rapport aussi passionné qu’avec ses principes politiques, éprouve aussitôt le besoin de transformer son plein d’essence en question constitutionnelle. A peine le prix du litre commence-t-il à grimper que la nation se découvre soudain une vocation d’analyste fiscal, de stratège énergétique et de révolutionnaire amateur, si bien que la pompe à essence devient à la fois un forum démocratique et un baromètre de la colère populaire.
Cette hyperréactivité, qui amuse beaucoup nos voisins européens, plonge pourtant ses racines dans une longue tradition politique, car le Français nourrit depuis des siècles la conviction intime que toute hausse de taxe ou de prix constitue une provocation à laquelle la rue doit répondre avec une vigueur proportionnée à l’indignation ressentie. Là où l’Allemand médite, où le Néerlandais calcule et où le Britannique soupire en regardant son ticket de caisse, le Français éprouve une irrésistible tentation de transformer son agacement en mobilisation civique, ce qui donne parfois l’impression aux observateurs étrangers que la République française fonctionne comme une cocotte-minute sociale dont la soupape se déclenche dès que le litre dépasse un seuil psychologique mystérieusement gravé dans l’inconscient collectif.
Les commentateurs étrangers, qui observent ce phénomène avec un mélange d’ironie et d’admiration, ont d’ailleurs pris l’habitude de décrire la France comme un pays où l’essence ne sert pas seulement à faire avancer les voitures mais aussi à alimenter la vie démocratique. Lorsqu’un automobiliste néerlandais découvre que les Français protestent pour un prix inférieur à celui qu’il paie lui-même depuis des années, il conclut volontiers que ce peuple possède un sens très particulier de la tragédie économique ; pourtant, derrière la plaisanterie se cache une certaine perplexité, car les mêmes observateurs constatent que cette agitation chronique aboutit parfois à des concessions politiques que d’autres nations, plus disciplinées mais aussi plus résignées, n’obtiennent jamais.
La satire européenne du Français râleur repose donc sur un malentendu délicieux, puisque ce que l’on présente comme une comédie nationale correspond en réalité à une conception presque philosophique de la citoyenneté, selon laquelle la hausse d’un prix ne doit jamais être considérée comme un phénomène technique mais comme un événement politique susceptible de révéler les injustices du monde. Ainsi, lorsque trois centimes s’ajoutent au litre d’essence, le Français ne se contente pas de payer, puisqu’il entreprend aussitôt de réfléchir à l’état du capitalisme mondial, à l’équité fiscale et à la moralité des gouvernants, ce qui explique que la station-service se transforme périodiquement en salon de philosophie populaire où chacun se sent autorisé à redessiner la politique énergétique de la planète.
De ce point de vue, l’hyperréactivité française ressemble moins à une faiblesse qu’à une forme de génie national légèrement excessif, car ce pays possède la remarquable capacité de transformer un banal passage à la pompe en débat civilisationnel. Il suffit que le prix du carburant frémisse pour que surgissent dans les conversations les grandes notions de justice sociale, de souveraineté populaire et de dignité du contribuable, comme si chaque automobiliste, en serrant le pistolet de la pompe, avait soudain l’impression de tenir entre ses mains non seulement un instrument mécanique mais aussi un fragment de la République elle-même.
Les Européens continuent donc de sourire devant cette agitation, tout en sachant parfaitement que la France possède un talent particulier pour dramatiser les choses les plus ordinaires, mais ils comprennent également qu’un peuple capable de transformer une hausse de carburant en débat national possède une énergie politique que beaucoup d’autres sociétés ont perdue depuis longtemps. Ainsi, tandis que certains ironisent sur la susceptibilité hexagonale, d’autres observent avec une pointe d’envie ce pays où trois centimes d’essence suffisent encore à rappeler aux gouvernants que la politique n’est jamais tout à fait une affaire technique, puisque le moindre passage à la pompe peut réveiller un vieux réflexe révolutionnaire qui sommeille tranquillement dans le réservoir de la démocratie française.

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