La géopolitique possède parfois un sens de l’humour que les moralistes peinent à apprécier. Prenez l’Iran, Israël et les États-Unis : aujourd’hui, ils s’échangent volontiers menaces, sanctions, bombes et drones, et imprécations apocalyptiques. Pourtant, il y a à peine cinquante ans, ces trois-là formaient un triangle diplomatique plutôt confortable, une sorte de club stratégique où l’on parlait pétrole, sécurité régionale et coopération militaire.
Sous le règne du shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, Téhéran était l’un des piliers de l’influence américaine au Moyen-Orient. Washington fournissait des armes, conseillait l’armée iranienne et considérait le pays comme un rempart contre l’Union soviétique. Quant à Israël, il entretenait avec l’Iran des relations discrètes mais cordiales : échanges commerciaux, coopération sécuritaire, et même livraison régulière de pétrole. Autrement dit, on était loin du slogan « Mort à Israël ». A l’époque, les affaires se faisaient plutôt autour de contrats et de poignées de main.
Puis survint la révolution islamique de 1979, et l’histoire prit soudain l’allure d’une tragédie shakespearienne. L’ayatollah Khomeini chassa le shah, proclama la République islamique et entreprit de redéfinir la carte morale du monde : les Etats-Unis devinrent le « Grand Satan », Israël l’ennemi absolu qu’il fallait absolument rayer de la carte et la diplomatie iranienne adopta un ton théologique que les chancelleries occidentales ne connaissaient plus depuis les guerres de religion.
Jusque-là, tout semblait clair : anciens alliés devenus ennemis irréconciliables. La logique idéologique semblait avoir triomphé comme Eric Ciotti a su terrasser Christian Estrosi.
Mais la géopolitique, comme chacun sait, est une discipline qui aime les contradictions. Dans les années 1980, lorsque la guerre éclata entre l’Iran révolutionnaire et l’Irak de Saddam Hussein, Israël fit un calcul très simple : entre un Iran affaibli par sa révolution et un Irak doté d’une armée redoutable et d’ambitions nucléaires, le danger le plus immédiat s’appelait Bagdad dont l’armée était alors présentée comme la quatrième du monde. Résultat : pendant que Téhéran promettait la disparition de l’Etat hébreu dans ses discours officiels, des armes et des pièces détachées israéliennes trouvaient discrètement le chemin de l’armée iranienne.
L’épisode culmina avec le fameux scandale Iran-Contra : on découvrit alors que l’administration Reagan, par l’intermédiaire de circuits pour le moins tortueux, vendait secrètement des armes à l’Iran afin de financer une guérilla anticommuniste en Amérique centrale. Autrement dit, dans cette étrange comédie diplomatique, tout le monde conspirait avec tout le monde pendant que chacun dénonçait publiquement les turpitudes de l’autre.
Il faut reconnaître que la situation avait quelque chose d’admirablement absurde. Un régime qui proclamait « Mort à Israël » recevait indirectement des armes venant d’Israël ; les Etats-Unis condamnaient l’Iran tout en participant à des transactions clandestines avec lui ; et le Moyen-Orient poursuivait tranquillement sa spécialité régionale : transformer les certitudes morales en arrangements pratiques.
Cette histoire nous rappelle une vérité que les discours officiels préfèrent généralement oublier : en politique internationale, l’indignation est souvent publique et les intérêts privés. Les alliances changent, les ennemis se recyclent, et les proclamations idéologiques servent surtout de décor.
Au fond, la morale de cette affaire pourrait tenir dans une formule assez simple : les nations ne se choisissent pas des amis, elles choisissent des circonstances. Et lorsqu’elles changent de circonstances, elles changent d’amis avec une aisance qui ferait pâlir bien des diplomates du cœur.
Ce qui explique sans doute pourquoi, dans cinquante ans, un historien découvrira peut-être qu’au moment même où l’on jurait l’hostilité éternelle, quelque canal discret continuait déjà à discuter – au nom, bien entendu, de la paix et de l’intérêt supérieur des nations.

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