La France des territoires vote aussi avec son caddie.

Il existe des statistiques qui disent beaucoup plus sur un pays que les résultats des élections. Le contenu du caddie de supermarché, par exemple. C’est un bulletin de vote silencieux, glissé non pas dans une urne, mais entre un paquet de pâtes et un pot de cornichons. Et à ce petit jeu-là, certaines régions françaises semblent avoir fait sécession depuis longtemps.

En Alsace, dit-on, le panier de courses contient trois fois plus de produits locaux que celui du Français moyen. La Bretagne et le Pays basque suivent de près. Voilà qui mérite qu’on s’y arrête. Car derrière la modeste choucroute sous vide ou le pâté artisanal sous plastique recyclable se cache peut-être une petite révolution culturelle.

On nous raconte depuis des décennies que le consommateur moderne est un être rationnel, mobile, interchangeable, parfaitement capable d’acheter les mêmes yaourts de Lille à Perpignan avec le même enthousiasme distrait. Une sorte de citoyen universel du rayon frais. C’était sans compter sur l’Alsacien, le Breton et le Basque, qui semblent considérer que l’identité commence parfois au rayon charcuterie.

Il faut dire que ces régions possèdent un avantage que d’autres n’ont pas : un tissu dense de PME agroalimentaires solidement enracinées. Là où certains territoires ont vu disparaître leurs marques locales au profit de grandes enseignes anonymes, l’Alsace continue de produire ses spécialités, la Bretagne nourrit son patriotisme beurré et le Pays basque entretient une fidélité quasi clanique à ses saveurs. Le consommateur n’achète pas seulement un produit ; il achète un accent.

L’inflation a aussi rebattu les cartes. Pendant longtemps, acheter local relevait d’un certain luxe moral. On se faisait plaisir, on soutenait le petit producteur, on avait la satisfaction discrète de faire une bonne action entre deux passages en caisse. Mais lorsque les grandes marques nationales se sont mises à pratiquer des tarifs qui donnent l’impression de financer directement un programme spatial, la différence avec certaines marques locales s’est réduite. Dès lors, une idée simple a germé : quitte à payer cher, autant enrichir son voisin plutôt qu’un conseil d’administration situé à plusieurs fuseaux horaires.

Mais l’explication économique ne suffit pas. Il y a là quelque chose de plus profond, presque anthropologique. Dans ces régions à forte identité, acheter local n’est pas seulement un choix pratique ; c’est un geste d’appartenance. Une manière de dire : « Nous sommes encore là. » Dans un pays où l’uniformisation gagne du terrain, où les centres-villes finissent parfois par tous se ressembler comme des clones élevés à la franchise internationale, le contenu du panier devient une petite barricade pacifique.

Le plus fascinant est peut-être ce paradoxe français. Le pays tout entier célèbre le terroir, les traditions, les producteurs locaux, les marchés authentiques et les recettes de grand-mère, à condition bien sûr qu’elles soient disponibles en livraison express. Pourtant, seules certaines régions traduisent réellement ce discours en comportement d’achat massif. Comme si l’amour proclamé du terroir relevait souvent du folklore décoratif, tandis que chez d’autres il reste une réalité concrète.

Au fond, la grande surprise n’est pas que les Alsaciens, les Bretons ou les Basques achètent local. La surprise, c’est que cela nous étonne encore. Dans une époque où tout semble mondialisé, standardisé et optimisé, voir des consommateurs choisir délibérément l’enracinement relève presque de l’excentricité.

Le nationalisme commence parfois de façon moins spectaculaire qu’un meeting politique. Parfois, il débute simplement devant un rayon de saucisses.


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