Hier matin, dans une grande surface française dont je tairai le nom (qui commence par Hyper et se situe à Saint-Maximin la Sainte-Baume) une scène digne des grandes heures de l’effondrement civilisationnel se déroulait dans un calme presque religieux. Le rayon sardines était vide. Pas « un peu dégarni », pas « en cours de réassort », non : vidé avec la minutie d’un pillage wisigoth organisé. On aurait cru à l’annonce imminente d’une guerre maritime ou au retour du rationnement. Mais non. La raison était bien plus contemporaine, donc bien plus absurde : les réseaux sociaux auraient découvert qu’en mangeant des sardines pendant cinq jours, on perdrait la graisse abdominale.

Avec Reiser, nous visions une époque formidable, aujourd’hui, nous vivons une époque fascinante où des millions d’individus, élevés dans l’idéal cartésien, dotés d’un accès instantané à l’ensemble des connaissances humaines, choisissent de croire une influenceuse en legging et aux lèvres piquousées, filmée dans sa cuisine entre un tutoriel contouring et une danse approximative. Le progrès, manifestement, n’allait pas dans la direction imaginée.

Autrefois, les rumeurs circulaient lentement. Il fallait un voisin exalté, une cousine convaincue ou une belle-mère péremptoire, abonnée à Femmes d’aujourd’hui ou Modes et Travaux, pour répandre une sottise alimentaire. Aujourd’hui, un inconnu coiffé comme un prophète du fitness murmure « secret anti-ventre » face caméra, et c’est tout un pays qui se rue sur le poisson en conserve comme si l’avenir de son tour de taille en dépendait.

La sardine, ce modeste poisson qui vivait jusque-là une existence discrète entre la salade niçoise et le pique-nique de retraités prévoyants, se retrouve soudain propulsée au rang de médicament miracle. Elle n’est plus un aliment. Elle est devenue une promesse. Une rédemption abdominale. Un exorcisme lipidique.

L’humanité a toujours aimé les solutions simples à des problèmes complexes. Faire un peu d’exercice, manger équilibré, dormir correctement, réduire le sucre et les glucides ? Quelle idée fastidieuse. Avaler compulsivement du poisson en boîte pendant cinq jours ? Voilà une méthode moderne, crédible, et surtout compatible avec notre époque de gratification instantanée.

Le plus beau est que le même mécanisme fonctionne avec une régularité que la comète d’Halley lui envie. Hier c’était le citron chaud. Avant-hier le vinaigre de cidre. Entre-temps, le charbon actif, le gingembre miraculeux, les graines exotiques introuvables et probablement bientôt le yaourt mystique fermenté sous pleine lune. Chaque semaine, une nouvelle denrée est sacrée élue de la minceur universelle, et chaque semaine des rayons entiers disparaissent sous l’effet d’une crédulité algorithmique d’autant plus que l’été approche et que le body summer n’est pas encore au top de ses attentes.

Le supermarché moderne est devenu le théâtre physique des emballements numériques. On peut presque lire les tendances TikTok en observant les ruptures de stock. Le quinoa traduit une anxiété métabolique. Le collagène liquide révèle une panique esthétique. Les sardines racontent aujourd’hui notre terreur collective du bourrelet.

Le plus inquiétant n’est même pas qu’on raconte des sottises sur internet. Après tout, internet a toujours été un vaste carnaval de certitudes mal informées. Non, le plus inquiétant est cette docilité avec laquelle nous transformons chaque absurdité virale en comportement collectif.

Autrefois, les foules suivaient des prophètes. Désormais, elles suivent des algorithmes. Ce qui est peut-être une régression, avec davantage de filtres beauté.


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