Parier sur la guerre : le casino planétaire du cynisme

Les profiteurs de guerre sont légion et leurs domaines de nuisance multiples : hausse démentielle des billets d’avion, des nuitées d’hôtel, du prix des carburants. Mais le génie américain apporte une touche de cynisme inédite.

Si un entrepreneur particulièrement inventif devait un jour imaginer une plateforme permettant de gagner de l’argent lorsque des bombes tombent sur une ville ou lorsqu’une crise internationale dégénère en conflit armé, beaucoup penseraient spontanément qu’il s’agit d’une satire politique ou d’une fable dystopique destinée à dénoncer les excès du capitalisme contemporain ; pourtant, ce système existe déjà et il fonctionne sous la forme de marchés de prédiction en ligne sur lesquels des internautes peuvent miser sur l’éclatement de crises géopolitiques.

La guerre tue, détruit des villes, déracine des peuples et bouleverse des générations entières ; cependant, dans certaines salles de marché numériques installées quelque part entre la Silicon Valley et les zones grises de la finance globale, elle devient un actif spéculatif comparable à n’importe quel autre produit financier, puisque l’on peut miser quelques centaines ou quelques millions de dollars sur la probabilité qu’un événement militaire survienne avant une date donnée.

Parmi ces plateformes figure Polymarket, qui s’est imposée comme l’un des exemples les plus connus de ces marchés de prédiction et qui permet aux internautes de spéculer sur la chute d’un gouvernement, sur l’issue d’une élection ou sur la possibilité qu’un conflit armé éclate dans une région du monde, tandis que les mises et les gains sont généralement réglés en cryptomonnaies, ce qui garantit une opacité financière appréciable et permet de déplacer des sommes considérables sans véritable traçabilité.

Les promoteurs de ces plateformes présentent ce dispositif avec une sérénité technocratique qui relève parfois de la rhétorique académique, puisqu’ils expliquent que ces marchés constitueraient une sorte de thermomètre collectif de l’opinion informée, dans la mesure où la mise d’argent inciterait les participants à analyser rationnellement les événements et à anticiper l’avenir avec davantage de lucidité que ne le feraient les sondages traditionnels. Paroles, paroles, paroles…

Cependant, derrière cette justification pseudo-scientifique qui emprunte son vocabulaire à l’économie comportementale et à la théorie des marchés, apparaît une réalité beaucoup moins noble, car lorsque l’éventualité d’un bombardement ou d’une invasion devient un objet de spéculation, la guerre cesse d’être une tragédie humaine pour devenir un produit financier dont certains espèrent tirer profit si les tensions internationales se transforment en affrontement armé. Ainsi, dans ce nouveau casino numérique qui s’étend désormais à l’échelle de la planète, certains profits peuvent dépendre directement du malheur des peuples.

La situation devient encore plus troublante lorsque l’on observe la proximité possible entre les sphères politiques et ces marchés de prédiction, puisque les responsables publics disposent par définition d’informations privilégiées sur les décisions diplomatiques ou militaires qui se préparent et pourraient être tentés de miser sur un événement dont ils connaissent déjà l’issue ou dont ils savent qu’il sera provoqué par des décisions prises dans les coulisses du pouvoir. Dans ce contexte, la frontière entre la décision politique et l’intérêt financier risque de devenir dangereusement poreuse, car le simple soupçon d’un tel mécanisme suffit à entamer la confiance que les citoyens accordent aux institutions démocratiques.

Cette inquiétude n’a d’ailleurs rien d’une spéculation abstraite, puisque le membre démocrate de la Chambre des représentants pour la Californie Mike Levin a récemment rappelé que Donald Trump Junior siège au conseil consultatif de Polymarket et que sa société a investi plusieurs dizaines de millions de dollars dans cette plateforme l’année dernière, ce qui illustre de manière particulièrement frappante la proximité qui peut exister entre le monde politique américain et ces nouveaux instruments de spéculation.

Cependant, l’économie contemporaine, surtout lorsqu’elle se déploie dans l’univers technologique américain, semble obéir à un principe beaucoup plus simple selon lequel tout ce qui existe peut être transformé en marché, puisqu’on monétise les données personnelles, qu’on rémunère les dons de sperme, qu’on loue le ventre de mères porteuses et qu’on découvre désormais qu’il est également possible de gagner de l’argent lorsque les missiles commencent à tomber sur Téhéran ou Beyrouth.

A Las Vegas, on pariait autrefois sur les cartes et sur les dés, tandis qu’à Wall Street on apprenait à spéculer sur les dettes, les matières premières ou même sur les catastrophes financières ; cependant, l’ère numérique a franchi une étape supplémentaire en transformant les crises géopolitiques elles-mêmes en opportunités spéculatives, ce qui revient à agrandir le casino jusqu’aux dimensions de la planète entière.

Dans un tel système, il devient possible qu’un spéculateur numérique se réjouisse de l’embrasement d’une région du monde parce qu’un pari placé quelques jours plus tôt vient de lui rapporter plusieurs milliers de dollars, tandis que la chute d’une ville ou la mort de centaines de civils se transforment en indicateurs de rentabilité.

Lorsque la souffrance humaine devient une variable économique, la civilisation franchit alors un seuil moral inquiétant. Car une civilisation qui transforme la guerre en objet de spéculation et en produit financier ne ressemble plus à une démocratie exemplaire, mais à un immense casino planétaire dans lequel les missiles ont remplacé la bille de la roulette. Et dans ce casino globalisé tandis que la maison gagne toujours, les peuples servent de jetons et les morts deviennent des dividendes.


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