Ni Shah ni mollah : l’Iran en quête d’une 3ème voie.

10 janvier 2026

L’Iran n’est pas seulement un pays : c’est un laboratoire de la peur. Un espace où la violence d’État s’est transmise comme un héritage administratif, perfectionnée d’abord par la SAVAK du Shah, puis recyclée par la République islamique. Sous la monarchie, la police secrète, épaulée par la CIA et le Mossad, traquait, torturait et faisait disparaître les opposants. Elle enseignait une leçon simple : penser était dangereux. Cette terreur méthodique a préparé le terrain de la répression actuelle. La différence n’est pas dans la logique, mais dans le décor. Hier, les caves de la SAVAK et les filatures nocturnes ; aujourd’hui, les patrouilles de la morale, les tribunaux religieux et les potences publiques. La peur, elle, n’a jamais changé de camp.

Les émeutes qui secouent aujourd’hui l’Iran ne relèvent pas de la conjoncture. Elles sont la conséquence différée d’un pays comprimé trop longtemps sous une idéologie devenue carcérale. Ce ne sont pas des troubles, mais des règlements de comptes. Entre un peuple et un pouvoir qui a pendu ses enfants, humilié ses femmes, bâillonné ses minorités, brisé ses étudiants et maquillé chaque cadavre en nécessité politique. Le Guide suprême, Ali Khamenei, est désormais visé directement par les slogans : « Mort au dictateur ». Il répond en parlant de « saboteurs » téléguidés par l’Occident. Comme toujours, le régime transforme la révolte en complot pour éviter d’y voir un miroir.

Loin de libérer le pays, la révolution de 1979 avait simplement recoloré la machine de la peur : le tortionnaire militaire a été remplacé par le juge religieux enturbanné, le bâton par le voile obligatoire, la délation par la dénonciation religieuse. La République islamique ne s’est jamais contentée de gouverner : elle a voulu posséder les corps, contrôler les désirs, régenter les vêtements, réglementer les amours, surveiller les consciences. Elle a transformé la vie quotidienne en champ disciplinaire, la morale en arme, et la loi en piège. Elle a remplacé la politique par la dévotion obligatoire, la justice par la vengeance d’État, et la souveraineté populaire par une théocratie qui n’a de divine que la cruauté. Les mollahs, avec un art consommé de la continuité, ont repris le flambeau de la répression, multipliant pendaisons, exécutions, tortures et emprisonnements arbitraires, tout en maquillant leurs crimes sous le « voile » de la loi divine. Le peuple iranien, habitué depuis longtemps à se taire ou à disparaître, a vu la continuité tragique d’un pouvoir qui n’a jamais eu besoin de justification morale pour frapper, d’un pouvoir qui a systématiquement détruit l’espace même de l’opposition. Quarante ans plus tard, la rue iranienne et le Bazar s’embrasent à nouveau, et l’histoire semble se répéter avec une régularité macabre. La répression semble la voie choisie par le Guide Suprême à telle enseigne que les USA menacent d’intervenir si le peuple iranien devait payer un lourd tribut à son aspiration à la liberté.

Le 16septembre2022, la mort de MahsaAmini, jeune femme kurde de 22 ans arrêtée pour avoir «mal porté son hijab», a cristallisé cette violence et exposé au monde linhumanité du régime : arrêtée par la police des mœurs, conduite en détention pour une infraction vestimentaire, Mahsa est morte quelques heures plus tard, entre les murs dun poste de police, victime dune répression bureaucratique et violente qui ne connaît ni pitié ni logique. Ce drame a déclenché une vague de protestation historique, avec des centaines de milliers d’Iraniens dans les rues, exigeant la liberté, la dignité et la fin d’un système qui tue pour un voile mal ajusté, et révélant à tous que la République islamique ne gouverne pas un peuple, elle le terrorise, le brise, le soumet à son autorité arbitraire et lui enseigne que la peur est devenue sa seconde langue maternelle. La répression qui a suivi – centaines de morts, milliers de blessés, dizaines de milliers d’arrestations – a démontré que la machine de la peur était toujours en marche, perfectionnée par quarante ans de tradition théocratique et d’impunité.

Et lorsque le peuple iranien se soulève, encore, malgré les balles, malgré les potences, malgré les caves de torture, malgré les aveux extorqués et les procès-fantômes, l’Occident regarde, commente, condamne parfois, négocie souvent, et continue surtout de traiter l’Iran comme un dossier nucléaire avant de le considérer comme une tragédie humaine. L’Occident, fidèle à son pragmatisme commode, a regardé, commenté, parfois dénoncé, mais surtout négocié avec des bourreaux pour ses propres intérêts : frappes militaires ponctuelles, sanctions ciblées, condamnations diplomatiques sur le papier, tout en continuant de traiter le peuple iranien comme une variable de calcul géopolitique. Les droits humains, la liberté et la vie même des citoyens iraniens sont des accessoires qu’on brandit dans les discours, mais qui disparaissent dès qu’ils entravent un contrat, un pipeline ou un accord stratégique. Pendant que les Iraniens se faisaient abattre à coups de fusils mitrailleurs, que des adolescents étaient pendus pour des slogans jugés impies, que des femmes étaient arrêtées pour leurs cheveux, l’Occident pesait le coût du sang contre la stabilité régionale et la sécurité énergétique, et conclut, implacablement, que le peuple pouvait attendre. La complicité silencieuse ou la passivité calculée de l’Occident a permis aux mollahs de continuer à tuer, à emprisonner et à terroriser, renforçant l’idée que la souveraineté populaire n’est qu’une fable diplomatique. L’Occident n’a pas abandonné l’Iran par ignorance, mais il a préféré la stabilité d’un régime criminel à l’incertitude d’un peuple libre. Il a serré des mains encore tièdes de sang, signé des accords avec des bourreaux en costume, et répété que « la situation était complexe » pendant que des milliers d’Iraniens mouraient pour avoir voulu vivre autrement.

La vérité est simple, et terriblement moderne : les mollahs ont méthodiquement assassiné toute possibilité d’opposition interne structurée, laissant une société iranienne exsangue si vidée d’élite et si écrasée par la peur qu’elle cherche des figures à l’étranger pour incarner un avenir qu’elle doit pourtant inventer seule. En ce sens, la nostalgie monarchique est une illusion qui ne peut être que déceptive.

Mais la révolution iranienne de fait, celle qui se joue dans les rues aujourd’hui, dans les cris des jeunes, dans le courage des femmes et des étudiants, n’est pas pour un roi, ni pour un Guide, ni pour la reconnaissance internationale : elle est pour la liberté elle-même, pour que plus jamais aucun uniforme, aucune chaire, aucun turban, aucune barbe, aucun trône et aucune bannière ne puisse dicter le destin d’un citoyen iranien. La lutte iranienne n’est pas contre un homme, ni contre un prince : elle est contre quarante ans de peur institutionnalisée, contre l’inertie des puissances étrangères, et contre la tentation d’un passé qui voudrait se répéter sous un autre visage.

Et au milieu de ce vide politique surgissent les nostalgiques de la monarchie, brandissant RezaPahlavi, héritier du dernier Shah, comme sil pouvait incarner une alternative crédible. Mais la monarchie est la cousine germaine de la théocratie, elle nest pas la liberté : elle est le contrôle vertical, la concentration du pouvoir, la subordination à un héritier plutôt qu’à un Guide ; elle est la promesse de remplacer une prison par une autre, simplement repeinte. Peut-il représenter une alternative ? Peut-être. Peut-il incarner la solution ? Certainement pas seul. Car la révolution iranienne à venir – si elle advient – ne pourra pas être une restauration, mais une invention. Elle ne pourra pas consister à remplacer un pouvoir sacré par un pouvoir hérité. Elle devra rompre avec la logique même qui a permis à la théocratie de s’imposer : la concentration du pouvoir, la personnalisation du destin national, la confusion entre figure et peuple. Croire que la chute des mollahs ouvrira la voie à un roi, cest refuser dapprendre de lhistoire, cest confondre la sortie de l’enfer avec un retour dans l’antichambre du pouvoir absolu, c’est remplacer une prison par une vitrine, c’est ignorer que le peuple iranien ne s’est pas battu pour un roi, pour un Guide, pour un protectorat ou pour un drapeau étranger : les Iraniens se battent pour être maîtres de leur propre destin, pour que plus jamais un pouvoir extérieur ou intérieur ne décide à leur place.

Dans ce contexte, l’héritier du shah agit davantage comme un symbole de rassemblement potentiel qu’une figure incontestée de transition : il est un point de convergence possible pour certains opposants – y compris ceux qui appellent à la fin de la République islamique – mais il ne fait pas l’unanimité, ce qui signifie que, si le régime venait à s’effondrer sous la pression conjointe des protestations massives et de ses propres contradictions internes, la reconstruction d’un État pluriel et démocratique dépendra moins d’une seule figure exilée que d’un processus politique complexe impliquant de multiples acteurs. 

Quant aux États-Unis, qui ont récemment frappé l’Iran militairement, ils ne peuvent se poser en défenseurs du peuple iranien tout en continuant à penser l’Iran uniquement comme un problème stratégique. La liberté ne se bombarde pas. Elle se construit, lentement, douloureusement, par ceux qui vivent sous le joug, pas par ceux qui observent depuis les écrans et les clones.

Paradoxalement, l’intervention ou le soutien international – notamment des États-Unis ou de pays européens qui ont exprimé une certaine sympathie pour les manifestations et condamné la répression – ne garantit pas non plus une transition uniforme, car toute implication extérieure risque d’être exploitée par les autorités iraniennes pour décrédibiliser le mouvement en le qualifiant d’ingérence étrangère, ce qui fragmente encore davantage la perception de ce qui pourrait constituer un leadership légitime aux yeux du peuple iranien. 

Les mollahs ont détruit l’Iran au nom de Dieu, l’Occident l’a abandonné au nom du réalisme et la nostalgie voudrait maintenant le reconstruire au nom du passé : trois formes différentes de mépris pour un même peuple. L’Iran ne tombera pas pour devenir un pion sur l’échiquier mondial, ni pour restaurer un ancien régime : il tombera – s’il tombe – pour redevenir un pays habité par ses citoyens, par eux seuls, et pour que l’histoire ne se répète plus sous aucun masque, religieux ou monarchique. MahsaAmini a payé de sa vie lenseignement tragique de ce siècle : un peuple ne demande pas de maître, il réclame simplement le droit de vivre et de décider pour lui-même. « Ni shah ni mollah » semble la voie la plus sage.

Et lorsque ce jour viendra, la vraie question ne sera pas de savoir si Reza Pahlavi peut gouverner l’Iran, mais si l’Iran pourra enfin se gouverner lui-même. Car la plus grande victoire ne sera pas la chute des mollahs ; ce serait l’impossibilité, pour quiconque, de les remplacer.


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