Les Etats-Unis deviennent-ils un pays fasciste ?

Les Etats-Unis deviennent-ils un pays fasciste ?

Il devient difficile d’observer la vie politique américaine sans éprouver cette impression étrange d’assister à une pièce dont les décors sont restés en place alors que le scénario a changé de genre. Les institutions fonctionnent encore, les élections ont lieu, les juges siègent, les journaux paraissent, les débats se tiennent, et pourtant quelque chose, dans l’atmosphère, a muté. L’air s’est épaissi. Le cadre démocratique subsiste, mais l’esprit qui l’animait paraît moins assuré, comme si le régime testait en permanence jusqu’où il peut tendre la corde sans la rompre.

La question, dès lors, cesse d’être extravagante : peut-on dire que les États-Unis deviennent un pays fasciste ? Formulée brutalement, l’affirmation serait inexacte si on l’entend au sens historique strict. Il n’y a ni parti unique, ni abolition formelle des élections, ni suppression générale de la presse, ni liquidation institutionnelle des contre-pouvoirs. Le pluralisme politique existe encore, des juges contrecarrent l’exécutif, des enquêtes paraissent, des oppositions s’expriment. Le décor démocratique tient. Mais c’est précisément cette persistance des formes qui rend la situation plus troublante que rassurante, car l’histoire montre que les régimes ne basculent pas toujours en détruisant d’abord les structures visibles : ils en modifient progressivement l’usage, l’esprit et la finalité.

Un premier symptôme de cette transformation tient au rapport à la vérité. On voit s’installer un discours politique capable d’énoncer des faits contredits par les données les plus élémentaires sans que cela n’entraîne de véritable disqualification. La vérité cesse d’être un socle commun pour devenir une variable stratégique. La réalité n’est plus ce qui limite le pouvoir, mais ce que le pouvoir retravaille. Or les régimes autoritaires ne commencent pas par interdire la vérité : ils commencent par la relativiser, jusqu’à ce que l’idée même d’un réel partagé perde sa force contraignante.

Dans le même temps, la mise en scène de l’autorité adopte des codes de plus en plus intimidants. Des agents masqués, lourdement équipés, parfois difficilement identifiables, interviennent dans des contextes déjà tendus, donnant à la force publique un visage anonyme, comminatoire, opaque, presque interchangeable. Ce n’est plus seulement l’agent identifiable d’un État de droit, c’est une silhouette tactique. Les unités de l’ICE, avec leurs uniformes sombres, leur équipement paramilitaire et leur culture visuelle de la démonstration de force, participent de cette théâtralisation. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence historique simpliste, mais de constater que l’imaginaire mobilisé relève davantage des troupes de choc que d’un service administratif civil. Même certains responsables de ces structures, par leur présentation martiale et leur rhétorique sécuritaire, semblent emprunter au registre du commandement militaire plus qu’à celui de la fonction publique ordinaire. Dans une démocratie confiante, l’autorité cherche d’abord à être légitime ; dans un régime qui se crispe, elle cherche à impressionner.

À cette esthétisation de la force s’ajoute une rhétorique persistante de l’ennemi intérieur. Une partie de la population est décrite non comme un adversaire politique, mais comme une menace existentielle pour la nation. Le chef de l’exécutif se présente alors comme le dernier rempart contre l’effondrement. Le débat démocratique se transforme en récit de siège, où la politique prend les traits d’une guerre larvée. Or, quand la vie publique est pensée en termes de survie, l’exception cesse d’être provisoire : elle tend à devenir une méthode ordinaire de gouvernement.

Dans ce climat, chaque affaire impliquant un usage létal de la force par des agents fédéraux acquiert une portée symbolique considérable. Lorsque des décès surviennent lors d’opérations de l’ICE – comme dans les deux cas de Good et Pretti qui ont suscité l’émoi et la controverse – et que la communication politique paraît se concentrer davantage sur la défense de l’appareil sécuritaire que sur l’affirmation visible d’une exigence d’enquête et de responsabilité, un sentiment d’impunité perçue s’installe. Qu’il soit juridiquement fondé ou non importe presque moins que son effet politique : une partie de la population a le sentiment que certains agents agissent sous une protection implicite du pouvoir. Or, dans un État de droit, la force publique est forte parce qu’elle est responsable ; lorsque l’idée s’installe que la responsabilité s’efface derrière la loyauté au pouvoir, on change de registre.

Parallèlement à cette tension sécuritaire, un autre glissement, plus feutré, s’opère dans la relation entre puissance publique et intérêts privés. Gouverner ne consiste plus seulement à arbitrer des intérêts contradictoires dans une austérité républicaine, mais aussi à évoluer dans une scénographie soignée, un environnement où l’image, le cadre, l’atmosphère comptent autant que la décision elle-même. Des acteurs économiques, avec une générosité civique remarquablement opportune, contribuent au décor matériel et symbolique dans lequel se prennent des décisions qui les concernent parfois directement. Il n’y a ni transaction explicite ni contrat grossier. C’est plus subtil : l’argent n’achète plus une loi, il achète une proximité. L’entreprise ne fait plus pression depuis l’extérieur ; elle fait partie du paysage. Le pouvoir n’est pas vendu, il est hébergé.

C’est dans ce contexte qu’il faut revenir à la question initiale. Dire que les États-Unis sont déjà un régime fasciste au sens historique strict serait excessif, presque confortable dans l’outrance même du terme, car les formes institutionnelles de la démocratie subsistent et produisent encore des effets réels. Mais ce qui se transforme aujourd’hui n’est pas d’abord la Constitution, c’est le climat politique dans lequel elle fonctionne. Le mensonge cesse d’être une faute pour devenir une méthode, la personnalisation du pouvoir l’emporte sur l’impersonnalité des règles, l’adversaire politique glisse vers la figure de l’ennemi intérieur, la force publique se met en scène comme un instrument de démonstration autant que de droit, et la proximité entre intérêts privés et sphère de décision devient une donnée du paysage plutôt qu’un problème. Aucun de ces déplacements, pris isolément, ne suffit à changer la nature d’un régime ; mais leur accumulation modifie la texture même de la vie démocratique.

Le danger ne prend donc pas la forme spectaculaire d’un coup d’État ou d’une rupture brutale qui réveillerait aussitôt les consciences. Il avance sous une forme bien plus supportable : l’habituation. On s’habitue à ce que les contre-pouvoirs soient décrits comme des entraves, à ce que la presse soit soupçonnée par principe, à ce que la démonstration de force devienne un langage politique ordinaire, à ce que la loyauté envers un homme pèse davantage que la fidélité à des règles communes. Ce qui aurait paru autrefois exceptionnel devient une variante du normal.

Les démocraties, en effet, ne meurent pas toujours dans le fracas. Elles peuvent se vider lentement, en conservant leurs façades, leurs rituels et leurs élections, jusqu’à devenir un décor familier derrière lequel le pouvoir s’exerce de manière de plus en plus unilatérale. La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si le mot « fascisme » est déjà exact, mais combien de déplacements encore un régime peut absorber avant que ce terme, aujourd’hui discuté, ne devienne simplement descriptif.


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