La souveraineté numérique, cet ennemi juré du trumpisme

Donald Trump a donc tranché, et c’est une Amérique qui se prétend encore terre de liberté mais qui ferme désormais ses portes à Thierry Breton, ancien commissaire européen rendu coupable d’un crime impardonnable aux yeux du trumpisme, à savoir avoir voulu réguler les réseaux sociaux en Europe et, plus grave encore, avoir osé rappeler que la démocratie ne s’arrête pas à la porte des plateformes californiennes. En représailles, le shérif autoproclamé de l’Internet dérégulé lui refuse le visa américain, tout comme à quatre autres personnalités opportunément ajoutées à la liste, dans un geste qui tient bien davantage du règlement de comptes personnel que de la politique étrangère, tant cette foucade relève bien plutôt d’une vendetta assumée que d’une décision diplomatique.

Car Trump ne sanctionne pas une menace réelle, puisqu’il punit avant tout une contrariété idéologique, Thierry Breton n’ayant ni envahi un territoire ni comploté contre la sécurité nationale des États-Unis, mais s’étant contenté de rappeler que les plateformes numériques ne sont pas des États souverains, que la loi peut encore s’appliquer à Meta, à X ou à Google, et que la liberté d’expression ne saurait être confondue avec le droit absolu de mentir, d’insulter et de manipuler sans conséquence. C’est donc logiquement que Trump part en guerre contre l’Europe régulatrice, contre la souveraineté numérique, et contre l’idée même qu’un État puisse encore imposer des limites à des empires privés qui se vivent comme des puissances extraterritoriales.

Dans l’univers mental de Trump, la posture de Thierry Breton relève de la provocation. Comme tout chef de clan qui ne supporte ni la contradiction ni la limite, il répond par l’exclusion, dans un geste puéril de gosse gâté frustré, sans argumenter ni accepter le moindre débat, préférant administrer un refus de visa comme on bannit un compte sur un réseau social. Cette résurgence d’un maccarthysme larvé interroge, tant elle rappelle les réflexes de la chasse aux sorcières.

Dès lors que réguler signifie censurer et rappeler la loi tyranniser, les États-Unis de Trump cessent d’être la patrie du droit pour devenir le refuge assumé de l’impunité numérique. L’ironie est totale lorsque celui qui se pose en champion de la liberté d’expression interdit le sol américain à ceux qui cherchent précisément à la préserver du chaos algorithmique. Sa conception de la liberté apparaît alors dans toute sa nudité idéologique : elle commence là où toute règle s’arrête et s’achève dès qu’un pouvoir public ose intervenir.

Dans l’Amérique de Trump, on ne protège plus la liberté d’expression mais on sanctuarise le mensonge, on n’y défend plus le débat mais on y cultive la viralité toxique, on n’y garantit plus les droits des citoyens mais on y protège les algorithmes comme des espèces menacées, tant ce qui est défendu n’est pas la parole libre mais la parole rentable et lucrative, non pas les citoyens mais les plateformes qui prospèrent sur la polarisation, la peur et la colère permanente.

Refuser l’entrée sur le sol américain à un ancien commissaire européen parce qu’il a défendu le D.S.A. (Digital Services Act) revient ainsi à officialiser une doctrine dans laquelle la loi doit plier devant la plateforme, le politique devant le code, et le citoyen devant l’actionnaire, révélant qu’en réalité Trump ne gouverne pas un pays mais administre un écosystème toxique dans lequel réguler revient toujours, selon lui, à censurer.

Thierry Breton n’est donc pas visé pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il incarne, devenant à son corps défendant une figure repoussoir du trumpisme, à savoir celle du technocrate européen, intellectuel rigoureux, partisan de règles communes et défenseur d’un État capable de dire non aux géants privés, soit tout ce que Trump exècre et tout ce que son projet politique combat avec acharnement. Trump vomit cette Europe qui cesse de s’excuser d’exister, qui comprend que le numérique n’est pas un Far West mais un espace politique, et qui ose rappeler à  à Meta, à X et à Google qu’ils ne sont pas au-dessus des peuples.

Pour Trump, une telle posture relève de la trahison et du crime de lèse-majesté, tant l’Europe devrait selon lui rester un simple marché et non devenir un pouvoir, se contenter de consommer sans prétendre réguler, se taire sans jamais légiférer, si bien qu’en osant affirmer sa souveraineté numérique elle sort de son rôle subalterne pour devenir potentiellement dangereuse. Le refus de visa ne vise donc pas un homme, mais une vision du monde dans laquelle la puissance économique ne donne pas tous les droits, où l’espace numérique demeure un espace politique, et où les démocraties ne s’agenouillent pas devant des conseils d’administration.

Quant aux quatre autres personnes frappées par cette mesure, elles servent avant tout à donner l’illusion d’un acte souverain alors qu’il s’agit d’un geste purement narcissique, fidèle à une logique dans laquelle Trump punit symboliquement, exclut et bannit, transformant un visa en arme politique comme il transforme chaque désaccord en affront personnel. Avec lui, la politique étrangère devient une extension de l’ego, les visas cessant d’être des instruments diplomatiques pour devenir des leviers émotionnels destinés à flatter une base électorale nourrie au ressentiment et aux théories du complot.

Ce que Trump combat, ce n’est donc pas Bruxelles, mais l’idée même de souveraineté numérique, c’est-à-dire la possibilité que des États décident de ce qui est licite ou non sur leur territoire numérique, que les règles européennes puissent s’imposer à des plateformes américaines, et que la démocratie puisse survivre à l’ère algorithmique. Car le trumpisme prospère précisément sur l’absence de règles, s’étant nourri de la confusion permanente, de la colère amplifiée par les réseaux sociaux, de la désinformation industrialisée et de la réalité alternative, de sorte que réguler revient à tarir la source et menacer l’économie politique du chaos.

Dans cette logique, l’Amérique ne choisit plus ses alliés mais désigne des ennemis idéologiques tandis que l’Europe, dès lors qu’elle ose défendre sa souveraineté numérique, se retrouve traitée comme une entité subversive. La frontière cesse alors d’être géographique pour devenir idéologique, révélant non un conflit d’intérêts, mais une guerre contre la régulation elle-même.

Ce geste constitue un avertissement adressé à l’Europe entière : vouloir protéger les citoyens expose à des représailles, refuser la vassalisation algorithmique  revient à provoquer l’ire des nouveaux grands seigneurs numériques et entraîne la sanction. Mais céder serait pire encore, car une Europe qui renonce à sa souveraineté numérique renonce à sa souveraineté tout court, et une Europe qui accepte que la liberté soit définie à Washington et codée en Californie abdique purement et simplement son projet démocratique et ses valeurs.

Ainsi, tandis que Trump ferme ses frontières à ceux qui rappellent la loi, l’Europe se doit d’ouvrir les yeux, car la bataille n’est pas celle d’un visa refusé mais celle du droit contre le chaos, du politique contre l’algorithme, et de la démocratie contre l’empire de la démesure, l’interdiction de territoire ne constituant en réalité ni une victoire américaine ni un acte de force, mais l’aveu d’une peur, tant refuser l’entrée à ceux qui veulent encadrer les réseaux sociaux revient à reconnaître implicitement leur pouvoir.

Trump ne les méprise pas, il les craint, parce qu’il sait que la régulation est la seule chose capable de fissurer l’empire de la désinformation dont il est à la fois le produit et le bénéficiaire, si bien que l’Amérique de Trump, loin de se protéger, se replie, confondant derrière ses barrières la liberté avec l’absence totale de règles, jusqu’au jour inévitable où cette absence finit toujours par se retourner contre elle.


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