Semiquincentenaire ou sacre impérial : l’Amérique fête-t-elle son indépendance ou son empereur ?

Un monument censé célébrer la liberté américaine qui ressemble surtout à une porte triomphale pour un chef en quête d’éternité : « Make Rome Great Again ». 

Si un jour, le 4 juillet, les manuels scolaires américains consacrent davantage de pages à l’inauguration d’une arche nommée Independence Arch qu’à la Déclaration d’indépendance, chacun comprendra que l’époque aura basculé vers une ère où l’ego politique se mesure en mètres de pierre et en tonnes de verre plutôt qu’en idées, en principes et en courage civique. L’arche voulue par Donald Trump prendra alors l’allure d’un gigantesque miroir de marbre tendu à un seul homme, comme si la République tout entière servait de décor à une autobiographie monumentale rédigée à la première personne du singulier.

La figure historique qui éclaire le mieux ce projet n’est pas celle d’un sage stoïcien comme Marc Aurèle, mais celle d’un empereur romain pour qui gouverner signifiait d’abord se mettre en scène, à savoir Caligula, cousin spirituel d’un autre amateur de grand spectacle, Néron. Chez Caligula comme chez Trump, le pouvoir cesse d’être une charge pour devenir une représentation permanente où l’État tient le rôle de décor et le chef celui de vedette incontestée.

L’arche serait dressée à Washington, le long du Potomac, face au Lincoln Memorial, comme si la capitale d’une république née du rejet de la monarchie devait soudain accueillir un geste d’urbanisme inspiré des entrées triomphales impériales. Cette mise en scène donnerait à la ville l’allure d’un parc d’attractions impérial où la mémoire collective servirait de toile de fond à la glorification d’un seul nom, un Disneyland civique à la gloire d’un chef qui confond l’histoire nationale avec son propre récit personnel.

Les Romains élevaient des arcs pour célébrer des généraux revenus victorieux de guerres réelles, alors que Trump veut son arche pour célébrer Trump, ce qui constitue une innovation historique remarquable puisque l’on assisterait à l’inauguration d’un monument commémoratif dédié à un ego encore en activité. L’ouvrage ne serait pas une petite arche décorative pour pigeons patriotes, mais une structure plus haute que l’Arc de Triomphe parisien, car si l’on doit commémorer quelque chose, il semble logique, dans cette esthétique, que ce soit la taille de l’ego plutôt que la portée des idées.

Le parallèle avec Caligula prend une dimension presque pédagogique lorsque l’on observe le rapport au sacré. Caligula ne se contentait pas d’être empereur, car il exigeait qu’on le vénère comme une divinité, se faisait représenter avec des attributs divins et parlait de lui comme d’un être supérieur au commun des mortels. Trump, qui a déjà lancé sa propre crypto-monnaie à son nom, donne l’impression de progresser sur le même chemin symbolique, et l’on pourrait imaginer, dans cette logique, qu’il finisse par faire imprimer avant la fin de son mandat des billets de mille dollars à son effigie afin que la monnaie elle-même devienne un support de dévotion civique.

Le culte de la démesure relie encore plus étroitement Trump à cet empereur romain mégalomane. Caligula se distinguait par des dépenses extravagantes, des fêtes somptueuses et des projets absurdes destinés non à être utiles, mais à prouver qu’il pouvait les imposer. Trump a déjà donné un aperçu de cette logique en faisant aménager une somptueuse salle de réception et de bal à la Maison-Blanche, geste architectural qui relève moins de la nécessité institutionnelle que de la démonstration de puissance personnelle, comme si la résidence présidentielle devait se transformer en palais de cour impériale.

Le symbole le plus célèbre de la dérision caliguléenne reste l’épisode du cheval Incitatus que l’empereur aurait voulu élever à la dignité de consul afin de montrer que même un animal valait mieux que les institutions. La version contemporaine de ce geste ne consiste pas à installer un cheval au Sénat, mais à confier des ministères à des personnalités dont la compétence semble secondaire par rapport à la charge symbolique de leur nomination. Lorsque Robert F. Kennedy Jr., figure associée aux discours anti-vaccins et aux thèses complotistes, se retrouve propulsé vers les responsabilités sanitaires sous Trump, le message ressemble à un clin d’œil antique adressé à la rationalité, car la science devient un figurant et la provocation une ligne directrice.

D’autres choix ont illustré cette même logique de casting spectaculaire plutôt que technique, notamment lorsque des postes liés à l’environnement ont été confiés à des responsables connus pour leur hostilité aux régulations écologiques, ou lorsque des domaines complexes ont été attribués à des figures dont la principale qualification résidait dans leur proximité politique avec le chef. À chaque fois, la nomination fonctionne comme un geste de pouvoir, comme si l’important n’était pas de faire fonctionner l’État, mais de rappeler que l’État est à disposition.

Un arc de triomphe n’est ni un hôpital, ni une école, ni un lieu de délibération démocratique, car il constitue un symbole pur, un objet dont la fonction principale consiste à dire qui mérite d’être célébré. Choisir ce symbole dans un pays traversé par des tensions sociales et des inquiétudes civiques revient à affirmer qu’un monument à la gloire du chef pèse plus lourd, dans l’ordre des priorités, que le renforcement des institutions ou l’amélioration des conditions de vie.

Officiellement, le monument honorerait la naissance des États-Unis, mais officieusement il ressemblerait à un mémorial de substitution pour un homme qui sait que son visage ne rejoindra pas ceux de George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln sur le Mont Rushmore, ce qui explique pourquoi il érigerait sa propre porte monumentale afin que ses mandats se gravent non dans une montagne lointaine, mais dans le paysage même du pouvoir.

Ainsi se dessine une époque où l’on a quitté Jefferson et Lincoln pour entrer dans une phase que l’on pourrait appeler « César et Caligula avec compte Twitter », car la politique y ressemble moins à un exercice de responsabilité qu’à une stratigraphie narcissique où l’on érige un monument à la gloire d’un dieu orange. Et pendant que les visiteurs lèveront la tête pour mesurer la hauteur de l’arche, il restera à mesurer, à hauteur d’homme, ce qui se sera dissipé au ras du sol : le sens même de la République.


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