L’obésité, les jeans et les leggins explosent.

Depuis 1975, le monde moderne, qui se rêvait plus aérien à mesure que la technique l’affranchirait des pesanteurs anciennes, a vu l’obésité presque tripler à l’échelle planétaire, comme si la prospérité avait choisi de parapher nos silhouettes d’un autographe généreux, appuyé, indélébile. La France, patrie des sauces délicates et des paradoxes raffinés, contemple aujourd’hui près de 47 % d’adultes en excès de poids et environ 17 % en situation d’obésité, soit plus de huit millions de citoyens, une population capable de remplir des stades entiers où la Ola, faute d’élan, ondulerait peut-être avec une dignité et une gravité mesurées.

Il faut admettre que nous avons patiemment chorégraphié cette réussite. Nous avons inventé des aliments d’une séduction quasi hypnotique, polis par l’industrie jusqu’à briller comme des bijoux sucrés, nous avons agrandi les portions avec la ferveur de jardiniers persuadés que toute assiette doit fleurir au-delà de ses bords, doté un simple en-cas d’une puissance énergétique comparable à un repas d’antan et nous avons rendu la tentation si accessible qu’elle surgit désormais à domicile plus vite qu’une envie de vertu. Devant ces festins permanents, la volonté individuelle ressemble parfois à un parapluie de papier sous une mousson de caramel.

En contrepoint, nos journées ont adopté la grâce immobile du progrès. Nous travaillons assis, avec une sérieuse assiduité, nous circulons assis avec patience, nous nous divertissons assis avec enthousiasme, si bien que marcher relève presque de la performance artistique. Nos pas quotidiens, autrefois aussi spontanés que la respiration, sont devenus une discipline que l’on envisage comme on envisage le yoga tibétain, avec admiration, prudence et un soupçon d’ajournement. Le corps, cet ancien athlète façonné pour l’effort, observe cette sédentarité nouvelle comme un cheval de course reconverti en presse-papier, puis stocke, par prévoyance ou par malice, l’énergie que nous lui offrons généreusement.

La nuit elle-même, jadis royaume de la réparation, s’est amincie. Le sommeil, grignoté par les écrans lumineux et les ruminations modernes, cède du terrain, tandis que nos hormones, piquées au vif, réclament davantage de calories tout en distribuant la satiété avec la parcimonie d’un banquier suisse. Le stress, dramaturge infatigable, entre alors en scène et nous souffle que le biscuit chocolaté, loin d’être une frivolité, constitue un argument philosophique d’une profondeur insoupçonnée, capable d’apaiser, pour quelques minutes, l’angoisse existentielle et la faim nerveuse.

Il serait pourtant injuste de réduire cette comédie humaine à une simple affaire de volonté. Les contraintes économiques guident les choix, les produits les plus abordables se révèlent souvent les plus denses, et l’inégalité sociale trouve dans la balance un interprète d’une franchise parfois cruelle. Dès l’enfance, les habitudes tracent des routes durables, et l’on découvre, souvent plus tard qu’on ne l’aurait souhaité, que le métabolisme possède une mémoire aussi fidèle qu’un notaire.

Ainsi avançons-nous, peuple d’esthètes lucides et d’hédonistes raisonnablement coupables, partagés entre l’amour des plaisirs de la table et la gravité des statistiques. Le monde moderne nous avait promis la liberté ; il nous a offert, en supplément, des buffets sans fin et des fauteuils profonds. Nous acceptons ce pacte avec un sourire teinté d’autodérision, en espérant que la prochaine révolution saura conjuguer légèreté, sagesse et humour, afin que nous puissions rire de nos excès tout en apprenant, enfin, à les tenir à distance respectueuse.


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