De l’Homo sapiens au silence présidentiel : petite zoologie de la République

Il arrive que le débat public français, dans ses moments d’égarement les plus sincères, nous offre des fulgurances conceptuelles dont la portée dépasse de loin les intentions de leurs auteurs, et c’est ainsi qu’au détour d’un plateau de CNews, un psychologue, Jean Doridot, aura cru bon de rappeler, à propos de l’élection de Bally Bagayoko, que l’ « Homo sapiens » appartient à la famille des grands singes, comme si la biologie de comptoir pouvait opportunément éclairer la sociologie électorale.

Certes, nul ne contestera sérieusement que l’être humain partage avec le règne animal une part de son héritage, mais il est toujours fascinant d’observer à quel moment précis cette évidence scientifique ressurgit dans le débat public, et surtout à qui elle est appliquée, car l’universalisme biologique, soudain convoqué, semble avoir des affinités électives assez sélectives.

L’explication, ultérieurement fournie par l’intéressé, selon laquelle il s’agissait simplement de rappeler que nous avons tous deux bras, deux jambes et vingt-trois paires de chromosomes, relève de cette forme d’innocence tardive qui consiste à transformer une analogie douteuse en déclaration d’amour à l’humanité, comme si le problème n’était pas ce qui a été dit, mais la manière dont cela aurait été compris, laissant ainsi au public la responsabilité de mal interpréter ce qui était pourtant limpide dans son sous-texte.

Car enfin, replacer un élu noir dans une chaîne de références mêlant tribu, dominance et primates, puis expliquer qu’il s’agissait d’un hommage à notre commune humanité, suppose une confiance remarquable dans la capacité collective à confondre maladresse et stratégie discursive, naïveté et tropisme ancien.

La séquence ne s’arrête pas là, puisqu’elle trouve un écho tout aussi éclairant dans les propos de Michel Onfray, lequel, toujours sur la même chaîne, choisit d’analyser l’attitude du maire en termes de « mâle dominant », avant d’évoquer une dimension « très tribale » et de préciser, dans un élan de lucidité rassurant, que nous ne sommes pas dans une « tribu primitive », ce qui, chacun en conviendra, constitue une précision utile dès lors que l’on vient précisément d’en mobiliser les catégories.

Là encore, la défense ne tarde pas, et l’on invoque l’éthologie, science parfaitement respectable lorsqu’elle étudie les comportements animaux, mais dont l’importation dans l’analyse politique, appliquée à des individus bien spécifiques, produit un effet curieusement asymétrique, comme si certains responsables publics étaient plus spontanément susceptibles que d’autres d’être décrits à travers le prisme de la domination animale.

Il serait tentant de considérer ces enchaînements comme de simples dérapages, des accidents de langage dans un paysage médiatique agité – à l’instar du Epstein -Epstine – mais leur répétition, leur cohérence implicite et leur réception complaisante suggèrent autre chose qu’un simple concours de circonstances, à savoir l’installation progressive d’un registre discursif où le racisme n’a plus besoin de se dire pour se faire entendre.

Et pendant que les intéressés s’expliquent, se justifient, contextualisent et universaliseraient presque l’insinuation, Bally Bagayoko annonce qu’il portera plainte et appelle à un rassemblement contre le racisme et le fascisme, comme si, face à cette étrange zoologie politique, il fallait encore rappeler que la République n’est pas un laboratoire d’expérimentation lexicale.

Mais le plus remarquable, dans cette affaire, n’est peut-être pas tant ce qui a été dit que ce qui ne l’a pas été, ou plutôt ce qui ne l’a pas été par celui dont la fonction consiste précisément à incarner la parole républicaine, car du côté de Emmanuel Macron, le silence s’impose, assourdissant, avec une constance qui force presque le respect.

Là où l’on avait pris l’habitude d’une réactivité immédiate, d’une indignation calibrée et d’une condamnation ferme dès que les valeurs républicaines semblaient vaciller, on découvre soudain les vertus de la discrétion, les charmes du retrait et les ressources infinies de l’abstention verbale, comme si la gravité d’un propos dépendait désormais moins de son contenu que de l’opportunité de le dénoncer.

Il ne s’agit plus d’un oubli, encore moins d’un retard, mais d’une forme de sélection, subtile et méthodique, dans laquelle certaines paroles appellent une réaction immédiate tandis que d’autres bénéficient d’un silence protecteur, transformant l’indignation en variable d’ajustement politique.

Ainsi se dessine une République paradoxale, capable d’identifier avec précision les mots qui blessent lorsqu’ils viennent de certains horizons, mais étrangement myope lorsqu’ils surgissent là où ils dérangent davantage les équilibres du moment, laissant s’installer l’idée qu’il existerait, en matière de racisme, des seuils de tolérance implicites.

Et tandis que l’on disserte doctement sur l’Homo sapiens et ses ancêtres, il devient difficile de ne pas constater que le véritable sujet n’est pas tant notre appartenance commune à une espèce que la manière dont certains semblent encore assignés, dans le débat public, à une place que l’on croyait pourtant révolue, avec cette nuance supplémentaire que, cette fois, le silence au sommet de l’État vient lui donner une résonance toute particulière.

Car après tout, dans cette grande chaîne de l’évolution républicaine, il est une mutation qui reste à confirmer : celle qui consisterait, enfin, à condamner le racisme sans condition, sans calcul et sans silence. Et dans ces grandes chaînes d’information en continu, il en est une qu’il convient d’éviter soigneusement : CNews.


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