Le terrorisme en mode start-up : quand la vertu se commande en ligne

Après avoir ubérisé les taxis, les repas et même les relations amoureuses, notre époque vient de franchir une nouvelle étape dans l’innovation : l’ubérisation du terrorisme. Flexible, décentralisé, sans siège social ni organigramme, le crime politique entre enfin dans l’ère de la plateforme. Plus besoin d’idéologie structurée ni de formation clandestine ; un smartphone, une messagerie chiffrée et quelques centaines d’euros suffisent désormais à rejoindre l’économie collaborative de la violence.

Bienvenue dans le monde du « Mouvement des croyants vertueux ». Rien que le nom mérite qu’on s’y attarde. Car enfin, qui sont ces croyants vertueux ? Et surtout, que deviennent les autres, ceux qui ne sont pas affublés de l’adjectif « vertueux » ? Doit-on imaginer une sorte de label moral, une certification spirituelle délivrée après contrôle qualité ? Existe-t-il un organisme indépendant chargé de vérifier la conformité des attentats aux standards éthiques du groupe ? On imagine déjà le slogan : « Un terrorisme responsable, validé par des croyants soucieux de leur image. »

Il y a dans cette appellation quelque chose de profondément moderne : l’obsession de la marque. Car aujourd’hui, même la violence doit se raconter, se vendre, se distinguer dans un marché saturé. On ne tue plus seulement pour une cause, on le fait sous une bannière, avec un storytelling. La barbarie devient une signature, presque une ligne éditoriale. Et dans ce paysage concurrentiel, il est essentiel de se positionner clairement : ici, on ne fait pas dans le terrorisme ordinaire, non monsieur, mais dans la vertu.

La vertu, donc. Voilà un concept qui, appliqué à des actes meurtriers, atteint des sommets d’absurde. C’est un peu comme si un pickpocket se présentait comme « honnête », ou si un incendiaire revendiquait son engagement écologique. Mais après tout, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Dans un monde où les mots ont perdu leur ancrage, il suffit de les détourner pour leur faire dire exactement le contraire de ce qu’ils signifient.

Mais le véritable génie de cette nouvelle forme de terrorisme ne réside pas seulement dans son branding. Il tient surtout dans son modèle économique. Car nous assistons à une transformation radicale : la violence n’est plus organisée de manière pyramidale, elle est externalisée.

Le terroriste d’hier était formé, encadré, endoctriné pendant des mois. Celui d’aujourd’hui est recruté en ligne, parfois à la journée, comme un livreur pressé. Il n’a pas nécessairement de conviction profonde, seulement une opportunité. On ne lui demande pas de comprendre, mais d’exécuter. L’idéologie devient un produit d’appel, et l’acte violent une prestation.

Et comme toute prestation moderne, elle doit être documentée. Filmée. Partagée. Il ne suffit plus d’agir, il faut produire une preuve, un contenu, une trace exploitable. L’attentat devient presque un objet médiatique dès sa conception.

L’exemple récent de la tentative visant Bank of America à Paris est, à cet égard, tristement révélateur. Deux jeunes exécutants, improvisés entrepreneurs de la terreur, s’affairent : l’un s’occupe de poser l’engin, pendant que l’autre, quelques pas en retrait, filme la scène avec son téléphone portable. Non pas pour des raisons techniques, non pas par souci opérationnel, mais pour capter l’instant, pour en faire une pièce de communication. Comme s’il s’agissait d’un lancement de produit.

Ironie tragique de cette mise en scène : c’est précisément cette volonté de filmer, de produire du contenu, qui a permis aux enquêteurs de remonter jusqu’à eux. A vouloir exister par l’image, ils ont offert leur propre preuve… et leurs aveux. L’ubérisation du terrorisme rencontre ici son paradoxe : en cherchant la visibilité, elle fabrique sa propre traçabilité.

Ce glissement est tout sauf anodin. Il signe le passage d’un terrorisme idéologique à un terrorisme transactionnel, mais aussi spectaculaire. On ne meurt plus seulement pour une idée, on agit pour une commande – et pour une audience. Le crime devient performance.

Et derrière l’écran, bien à l’abri, les véritables donneurs d’ordre peuvent contempler leur œuvre sans jamais apparaître.

Car il serait naïf de croire que cette ubérisation est spontanée. Elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste, celui d’un affrontement géopolitique où l’ombre vaut mieux que la lumière. Dans ce jeu, certains Etats ont compris tout l’intérêt de déléguer la violence. Pourquoi risquer une confrontation directe quand il est possible d’activer des relais diffus, anonymes, difficilement traçables ?

Ainsi se dessine une guerre nouvelle, où les frontières s’effacent et où les responsabilités se diluent. Un conflit feutré, où l’on frappe sans signer, où l’on agit sans assumer. Et dans cette zone grise prospèrent ces fameux « croyants vertueux », utiles précisément parce qu’ils sont interchangeables et incroyablement vertueux.

Le plus troublant, au fond, n’est pas tant l’existence de ces groupes que leur banalité croissante. Comme si la violence, elle aussi, s’était adaptée à notre époque : rapide, flexible, dématérialisée, et désormais scénarisée.

Reste cette question, presque naïve : que devient la responsabilité dans un monde où même le terrorisme se sous-traite et se met en scène ? Qui est coupable ? Celui qui agit, celui qui commande, ou celui qui cadre la vidéo ? Ou bien encore la plateforme qui relaie les vidéos ?

Peut-être est-ce là, finalement, la véritable innovation : non pas la violence elle-même, mais sa mise en récit et sa dilution. Et dans ce grand flou moral, il ne reste plus qu’à observer, avec une ironie désabusée, ces « croyants vertueux » qui, au nom d’une morale proclamée, participent à en dissoudre toute signification.


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