Le procès du service public à l’ombre des empires médiatiques.

Il n’est pas inintéressant de revenir sur une récente actualité et mettre en perspective les travaux de la commission parlementaire dont le rapporteur Charles Alloncle s’est comporté en Torquemada au petit pied et la récente éviction d’Olivier Nora.

Il est des commissions parlementaires qui éclairent ; d’autres qui cadrent. Celle dont Charles Alloncle est le rapporteur semble avoir choisi son angle avant même d’entendre ses témoins : faire le procès de l’audiovisuel public, soupçonné d’être le relais complaisant d’une sensibilité de gauche. Depuis plusieurs semaines, les auditions se succèdent avec une régularité presque mécanique, convoquant journalistes et dirigeants pour les sommer moins de s’expliquer que de correspondre à une accusation préexistante.

Dans ce théâtre bien réglé, Patrick Cohen, Léa Salamé ou Delphine Ernotte deviennent moins des professionnels à interroger que des figures à charge. Le soupçon structure les échanges, l’orientation politique supposée sert de grille unique, et l’exercice démocratique se mue progressivement en mise en scène accusatoire.

Or, ce cadrage soulève une question essentielle : pourquoi ce zèle s’exerce-t-il à sens unique ?

Car pendant que la commission traque avec minutie les biais supposés du service public, un phénomène d’une tout autre ampleur se déploie dans un silence relatif : la concentration croissante des médias privés, et plus particulièrement l’expansion méthodique de l’empire de Vincent Bolloré. Télévision, radio, presse écrite, édition : un ensemble cohérent se structure, articulé autour de lignes éditoriales de plus en plus homogènes, où CNews, Europe 1 ou le JDD diffusent une vision du monde clairement orientée.

Sur ce point, aucune indignation comparable, aucune mise en accusation systématique. L’asymétrie est frappante : ce qui est scruté, suspecté, disséqué dans le public semble à peine effleuré dans le privé.

L’ordre même des auditions en dit long. Xavier Niel et Vincent Bolloré ont été entendus avant que n’éclate l’affaire Olivier Nora, évincé de la direction des éditions Grasset. A ce moment-là déjà, la question de l’influence et de la concentration aurait pu être posée avec force. Elle ne l’a pas été.

Or, l’éviction de Nora éclaire brutalement ce que la commission semble refuser de voir. L’éditeur aurait été congédié pour avoir refusé de publier un ouvrage de Nicolas Diat, auteur confidentiel mais bien introduit dans les cercles catholiques conservateurs gravitant autour de la sphère bolloréenne. Ce refus éditorial – acte banal dans la vie d’une maison – se serait transformé en faute stratégique, révélant la nature réelle des rapports de force : une ligne idéologique implicite, mais contraignante.

Ce n’est plus ici une hypothèse ou une lecture : c’est un fait éditorial qui interroge directement la liberté des maisons d’édition intégrées à un groupe aux orientations affirmées.

Et pourtant, pas un mot, ou presque, de la commission. Pas d’alerte sur la « vampirisation » du monde éditorial, pas d’inquiétude quant à l’usage de ces médias comme vecteurs d’une idéologie clairement marquée, pas même une tentative d’équilibrer le regard porté sur les différents acteurs du paysage médiatique.

Dans ce contexte, l’audition de Xavier Niel prend un relief particulier. Lorsqu’il dénonce une commission transformée en « cirque » et accuse ses membres de relayer des « fake news » ou de poursuivre un objectif idéologique, il ne se contente pas d’un coup d’éclat : il met au jour un déséquilibre fondamental. Celui d’une instance qui prétend examiner le pluralisme tout en ignorant l’une de ses principales menaces.

De son côté, Vincent Bolloré continue de récuser toute orientation idéologique de ses médias, invoquant des logiques économiques là où d’autres voient une stratégie d’influence. Mais là encore, la commission ne pousse guère la contradiction, comme si certains angles morts devaient le rester.

Au fond, ce qui se joue dépasse la simple querelle entre public et privé. Il s’agit de savoir si l’on peut prétendre défendre le pluralisme en ne regardant qu’un seul versant du problème. En faisant du service public un suspect permanent, tout en épargnant des empires médiatiques privés dont l’homogénéité idéologique est pourtant manifeste, la commission prend le risque de transformer un exercice démocratique en instrument de combat.

Le danger n’est pas tant dans la critique – légitime – de l’audiovisuel public, que dans son exclusivité. Car à force de désigner un seul coupable, on finit par rendre invisibles les autres.

Et c’est peut-être là que réside le véritable angle mort de cette séquence : non pas ce qui est dit, mais ce qui ne l’est pas.


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