Des armes de destruction massive aux armes de manipulation massive.

Il est des guerres qui commencent par une certitude et qui finissent par une question, et il est des questions qui, avec le temps, finissent par ressembler à des aveux, comme ce fut le cas en 2003 lorsque l’administration de George W. Bush assura au monde, la main sur le cœur et les dossiers sur la table, que l’Irak regorgeait d’armes de destruction massive, lesquelles se révélèrent, après invasion, inspection et embarras diplomatique, aussi introuvables que la bonne foi dans un débat télévisé.

La France, que l’on accusait alors de faiblesse ou de romantisme diplomatique pour avoir refusé de s’associer à cette expédition, avait peut-être simplement confondu prudence et clairvoyance, distinction subtile que l’histoire, avec son sens de l’ironie, s’est empressée de confirmer.

Vingt ans plus tard, le décor change, les acteurs se renouvellent, mais le scénario, lui, semble bénéficier d’une étonnante stabilité narrative, puisque l’administration de Donald Trump nous propose aujourd’hui une variation moderne du même argumentaire, non plus fondé sur des armes de destruction massive – dont l’absence avait fini par devenir embarrassante – mais sur ce que l’on pourrait appeler, avec un léger sens de l’actualisation conceptuelle, des armes de manipulation massive.

Car enfin, à en croire certains responsables eux-mêmes, la menace iranienne relèverait moins de l’évidence stratégique que d’une construction patiemment élaborée, au point que l’un des principaux acteurs du dispositif sécuritaire américain, Joe Kent, a préféré quitter ses fonctions – crime de lèse-Trump – en expliquant que l’Iran ne représentait pas une menace imminente et que la guerre reposait sur une campagne de désinformation ayant « fait croire » à cette urgence  .

Il faut reconnaître à notre époque une forme de progrès, puisque là où l’on cherchait autrefois des stocks d’armes invisibles dans des bunkers imaginaires, on se contente désormais de produire des narratifs suffisamment efficaces pour rendre inutile toute vérification matérielle, la conviction précédant la preuve et la décision précédant l’analyse, dans un enchaînement logique qui a le mérite de la rapidité sinon celui de la rigueur.

Ainsi, l’on ne bombarde plus seulement des installations militaires, mais également des doutes, des nuances et des réticences, lesquelles sont priées de disparaître sous les frappes répétées de certitudes martelées en boucle, tandis que les « faucons » de Washington, dont l’appétit stratégique semble inversement proportionnel à la solidité des justifications avancées, redécouvrent avec une constance admirable les vertus pédagogiques de l’urgence.

Il serait toutefois injuste de ne pas saluer cette évolution, car elle marque un tournant décisif dans l’histoire des conflits modernes, où l’armement n’est plus seulement matériel mais narratif, où la logistique s’accompagne d’une ingénierie de la persuasion, et où la guerre commence bien avant le premier missile, dans cet espace diffus où se fabriquent les évidences.

Dès lors, il n’est peut-être plus nécessaire de chercher des preuves, puisqu’il suffit désormais de produire des convictions, ni de convaincre durablement, puisqu’il suffit d’imposer momentanément, ni même de gagner une guerre, puisqu’il suffit d’en justifier le déclenchement.

Et pendant que certains s’interrogent encore sur l’existence passée des armes de destruction massive, d’autres perfectionnent, avec une efficacité redoutable, l’usage bien réel des armes de manipulation massive, lesquelles présentent cet avantage décisif de ne jamais être retrouvées, puisqu’elles ne disparaissent pas : elles se recyclent.


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