« Hobosexuel » : le grand amour… à bail précaire

Il est des mots qui disent une époque mieux que de longs discours, des néologismes qui, sous leur apparente légèreté, révèlent une vérité sociale autrement plus sérieuse que les analyses savantes, et le terme de « hobosexuel » appartient sans conteste à cette catégorie, tant il condense en une formule presque comique l’une des transformations les plus discrètes mais les plus révélatrices de nos relations contemporaines.

Car enfin, que désigne-t-on par là, sinon cette figure désormais familière de l’amoureux transi et transitoire, du partenaire empressé, du séducteur à échéance rapprochée, qui, sous couvert de sentiments naissants, opère en réalité une insertion résidentielle rapide, transformant une rencontre en solution d’hébergement et un dîner en préavis de déménagement ? L’amour, autrefois affaire de lenteur, de trouble et d’incertitude, se voit ainsi réduit à une efficacité logistique remarquable, où la question essentielle n’est plus « m’aime-t-il ? », mais « combien de temps avant qu’il ne pose sa brosse à dents à côté de la mienne ? ».

Il serait toutefois trop simple de réduire ce phénomène à une simple comédie de mœurs, car il dit quelque chose de plus profond de notre époque, où l’intime se trouve progressivement colonisé par l’économique, où le sentiment doit composer avec le prix du mètre carré, et où la passion, pour être viable, doit parfois se doubler d’une certaine rationalité immobilière. Dans un monde où se loger devient un luxe, aimer devient parfois une stratégie, et la déclaration enflammée prend des allures de dossier de candidature officieux.

Le hobosexuel n’est pas nécessairement un cynique, pas plus qu’il n’est toujours un manipulateur, il est souvent simplement un produit de son temps, un individu pris dans les contradictions d’une société qui exalte l’autonomie tout en rendant celle-ci matériellement difficile, et qui valorise l’indépendance tout en renchérissant le coût de celle-ci à des niveaux parfois prohibitifs. Il avance alors sur cette ligne de crête où le sentiment sincère côtoie l’intérêt discret, où l’attachement véritable se mêle à une forme d’opportunité, et où l’on finit par ne plus très bien savoir si l’on est tombé amoureux… ou bien tombé sur un bon canapé.

Mais la satire trouve ici un terrain particulièrement fertile, car cette figure moderne réactive, sous des formes nouvelles, des comportements anciens, rappelant ces mariages d’intérêt que l’on croyait relégués aux romans du 19ème siècle, à ceci près que la dot a changé de nature : elle ne se compte plus en hectares ou en rentes, mais en mètres carrés, en proximité du centre-ville, en accès à une salle de bains fonctionnelle et, luxe suprême, en chauffage correctement réglé. Balzac aurait probablement ajouté un ou deux ouvrages à sa Comédie humaine, s’il avait eu vent de ces mœurs étrangement contemporaines.

Et c’est peut-être là que réside le cœur du comique, dans ce décalage entre le discours amoureux, toujours empreint de lyrisme, recourant à l’adynaton et à l’hyperbole (de fait, la dame est hyper belle) et la réalité sous-jacente, beaucoup plus triviale, où Cupidon, las de ses flèches, semble avoir troqué son arc contre un trousseau de clés, distribuant non plus des élans, mais des opportunités, non plus des passions, mais des solutions de logement.

Reste une question, que chacun se posera à sa manière, avec plus ou moins d’ironie : dans un monde où aimer peut aussi permettre de se loger, faut-il voir dans le hobosexuel un opportuniste habile, un survivant ingénieux ou, plus simplement, le symptôme discret d’une époque où même les sentiments doivent, tôt ou tard, passer par la case immobilier ?


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