Boualem Sansal ne manque ni d’air ni de sel.

Il est des trajectoires qui, à force de vouloir demeurer exemplaires, finissent par révéler surtout leur plasticité, et celle de Boualem Sansal, telle qu’elle se redessine aujourd’hui à la lumière des enquêtes minutieuses publiées notamment par Libération, offre un cas presque chimiquement pur de recomposition simultanée – diplomatique, éditoriale et idéologique – tant il apparaît désormais que l’histoire initiale, construite autour de la figure d’un écrivain isolé, menacé et soutenu sans faille par son éditeur historique, reposait sur un récit dont les lignes de force se déplacent à mesure que l’on en examine les conditions concrètes et les prolongements.

Car pendant que la France officielle, incarnée par Emmanuel Macron, avançait avec cette prudence calculée qui caractérise les dossiers sensibles, tandis que Bruno Retailleau s’efforçait d’imprimer une tonalité plus offensive dont l’efficacité semble aujourd’hui largement contestée, c’est en réalité l’Allemagne qui, par une médiation silencieuse, a permis de dénouer une situation que Paris, malgré ses déclarations, ne parvenait pas à débloquer, introduisant d’emblée un premier décalage entre la dramaturgie française et la mécanique réelle de la libération, laquelle devait moins à l’indignation proclamée qu’à la discrétion négociée.

Mais c’est surtout après cette séquence que la trajectoire de l’écrivain prend une inflexion qui ne relève plus seulement du pragmatisme, mais d’un véritable repositionnement, car à mesure que s’efface la figure du prisonnier, se précise celle d’un auteur désormais attentif à son statut matériel, à son confort et à la reconnaissance tangible que lui offre son environnement, au point que la longue fidélité à Gallimard, maison qui l’avait porté, soutenu et défendu pendant des décennies, se trouve soudain requalifiée en relation insuffisante, presque indigne, comme si l’exigence d’un certain standing venait rétroactivement redéfinir la valeur d’un compagnonnage pourtant décisif, ce qui rend d’autant plus spectaculaire son basculement vers un univers éditorial dominé par Vincent Bolloré, via Hachette Livre, où la puissance financière et la stratégie d’influence offrent précisément ce que l’ancien cadre ne garantissait pas.

Or ce déplacement n’est pas seulement économique ou symbolique, il est aussi politique, et c’est sans doute là que le trouble s’approfondit, car l’écrivain que l’on situait naguère aux antipodes des droites radicales, volontiers perçu comme une voix critique, indépendante et difficilement récupérable, apparaît désormais en proximité croissante avec des figures telles que Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella ou Éric Zemmour, c’est-à-dire précisément celles qui incarnent un espace politique dont il semblait, il y a encore peu, constituer l’exact contrepoint, comme si le déplacement éditorial trouvait son prolongement naturel dans un déplacement idéologique, ou du moins dans une redéfinition des alliances et des proximités.

Dès lors, ce qui se dessine n’est plus simplement l’histoire d’un écrivain libéré, mais celle d’une recomposition complète dans laquelle chaque élément – la prison, la diplomatie, la reconnaissance, le changement d’éditeur, les nouvelles fréquentations – s’imbrique pour produire un récit profondément différent de celui qui avait suscité l’émotion initiale, un récit dans lequel la captivité elle-même semble se trouver reconfigurée, non pas niée, mais comme intégrée à une trajectoire qui en atténue la portée au profit d’une réussite ultérieure, au point que l’on en vient à se demander si l’épreuve n’a pas, rétrospectivement, fonctionné comme un accélérateur de carrière autant que comme une injustice à réparer.

Ainsi se referme, non sans une certaine ironie, le cycle qui avait commencé par une mobilisation au nom de principes – la liberté d’expression, la solidarité intellectuelle, la fidélité éditoriale – et qui s’achève par leur relativisation dans un univers où dominent désormais d’autres logiques, celles de l’influence, de la puissance et de la visibilité, laissant derrière lui une impression persistante, non pas tant de trahison au sens moral que de translation vers un système où, décidément, les écrivains eux-mêmes n’échappent plus aux lois du marché et aux reconfigurations politiques de leur temps.


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